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Bourita à Nouakchott : derrière la visite discrète, les véritables enjeux de Rabat en Mauritanie

Géopolitique · Sahara occidental

La visite discrète de Nasser Bourita en Mauritanie : ce que Rabat est venu chercher à Nouakchott

Analyse · Belgacem Merbah · 7 novembre 2026

Le vendredi 6 novembre 2026, Nasser Bourita s'est rendu à Nouakchott pour une visite éclair, sans annonce ni communiqué. Elle intervient six jours après la fin de la MINURSO et deux jours après que la Mauritanie a demandé à ses nomades de quitter la frontière. Tout indique que Rabat prépare un « après-cessez-le-feu » où le territoire mauritanien devient décisif.

Cet article expose ce que l'on sait, puis examine deux hypothèses : des garanties de verrouillage de la frontière mauritanienne, ou un usage de ce territoire pour prendre le Polisario à revers. Ces hypothèses relèvent de l'analyse ; aucune source ne confirme à ce jour le contenu des entretiens.

Carte schématique : le mur de sable au Sahara occidental, la zone à l'est du mur, le saillant mauritanien de Bir Moghrein et les hypothèses de verrouillage et d'encerclement
Le mur de sable, la zone à l'est du mur et le saillant mauritanien de Bir Moghrein. Schéma indicatif : tracés approximatifs, non à l'échelle.

Les faits établis

La visite est confirmée par la presse mauritanienne et marocaine, mais aucun des deux gouvernements ne l'a commentée. Selon Yabiladi, Bourita a été reçu par le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani et a quitté Nouakchott le soir même. L'agence Al-Akhbar, citée par La Relève, parle d'entretiens avec plusieurs responsables sur les « développements récents » du dossier.

Un message relayé sur X évoque une « délégation militaire/diplomatique ». Aucun média sérieux ne confirme la présence de militaires : c'est un indice, pas un fait.

DateÉvénement
6 nov.Visite non annoncée de Bourita à Nouakchott, aucun communiqué
5 nov.Nouakchott réaffirme sa « neutralité positive totale »
4 nov.Les autorités du nord mauritanien demandent aux nomades, éleveurs et orpailleurs de quitter la zone frontalière
4 nov.Séance de travail présidée par Mohammed VI sur l'après-MINURSO, en présence de l'inspecteur général des FAR
1er nov.Début de la liquidation de la MINURSO
30 oct.Veto russe au projet américain ; le texte russe n'obtient pas les 9 voix nécessaires

Le contexte : un mur, une zone tampon et une guerre de basse intensité

Depuis novembre 2020 et l'opération marocaine de Guerguerat, le cessez-le-feu de 1991 n'existe plus pour le Polisario. Le conflit est resté de basse intensité : tirs ponctuels sur le mur et frappes de drones marocains à l'est de celui-ci. La dernière en date vise deux véhicules dans le secteur de Garzerz, près de la frontière mauritanienne, selon TelQuel.

La MINURSO n'empêchait pas ces combats, mais elle observait. À sa fin, elle tenait neuf bases, dont cinq à l'est du mur, selon ONU Info. Leur départ retire les derniers témoins internationaux de la zone.

Rabat affiche une double ligne. Le Cabinet royal a salué la fin de la mission comme un pas vers la « clôture définitive » du dossier à l'ONU. Il réaffirme dans le même temps son « attachement ferme au cessez-le-feu », mais « dans le strict respect » de sa sécurité nationale (La Vie éco). Pour Alger, ce discours occulte la rupture de 2020 (TSA).

Le mur lui-même pose une question frontalière. Le tracé pénètre de quelques kilomètres en territoire mauritanien, notamment au nord de Bir Moghrein. Le même texte rapporte des tirs marocains sur des orpailleurs mauritaniens dans ce secteur. Ces éléments n'ont pas été confirmés par une source officielle.

La Mauritanie, pivot géographique du conflit

Nouakchott tient la clé géographique du terrain à l'est du mur. Le mur coupe la zone tenue par le Polisario en deux secteurs : au nord, Tifariti, Bir Lahlou et Mehaires ; au sud, Mijek, Agounit et Zug. Pour passer de l'un à l'autre, les unités sahraouies doivent traverser le sol mauritanien. Celui qui contrôle ce passage contrôle donc la mobilité du Polisario.

La Mauritanie le sait et en fait un levier. La fermeture du poste de Brika en 2023 en est un exemple. Sa doctrine reste la « neutralité positive » : bonnes relations avec Rabat et Alger, reconnaissance de la RASD, contacts avec le Polisario. Son porte-parole a répété cette semaine que le pays veut être « une partie de la solution et non du problème » (La Relève).

Trois intérêts pèsent sur Nouakchott :

  • Le souvenir de 1979 : la guerre du Sahara a coûté environ 2 000 soldats et un coup d'État en 1978. « Plus jamais partie au conflit » reste une doctrine.
  • Lagouira et Nouadhibou : Lagouira est à 13 km de la capitale économique mauritanienne. Nouakchott a demandé à l'ONU une délimitation définitive de cette frontière.
  • Ses citoyens : nomades, pêcheurs et orpailleurs travaillent près du mur, avec un risque réel d'être confondus avec des combattants (EFE).
Hypothèse 1 · VerrouillerNouakchott ferme son territoire aux combattants et à leur logistique.
Hypothèse 2 · EncerclerLe Maroc agit depuis le sol mauritanien, des deux côtés du mur.

Hypothèse 1 : obtenir le verrouillage de la frontière mauritanienne

C'est l'hypothèse la plus évidente, mais elle ne tient pas. Rabat demanderait à Nouakchott d'interdire au Polisario, et indirectement à tout soutien venu d'Algérie, d'utiliser le sol mauritanien pour frapper le mur. Sans observateurs onusiens, chaque incident deviendrait plus difficile à attribuer ; Rabat voudrait donc des engagements clairs en amont.

Plusieurs indices vont dans ce sens :

  • Le calendrier : l'avertissement mauritanien aux nomades précède la visite de deux jours. Nouakchott vide déjà sa bande frontalière, ce qui facilite son contrôle.
  • Le corridor : en fermant le passage entre les secteurs nord et sud, la Mauritanie couperait la logistique du Polisario sans tirer un coup de feu.
  • La contrepartie possible : Rabat peut offrir des avancées sur Lagouira, une coopération sécuritaire ou économique, ou des garanties de ne pas viser de citoyens mauritaniens.

Pourquoi cette hypothèse ne tient pas. Nouakchott pourrait présenter ce verrouillage comme de la « neutralité stricte ». L'argument ne résiste pas à l'examen. C'est ce tracé qui coupe en deux la zone tenue par le Polisario. Fermer ensuite le seul passage restant reviendrait à achever l'encerclement que le mur a commencé.

Le résultat serait un avantage stratégique décisif offert au Maroc, sans un seul soldat marocain en Mauritanie. Le nord et le sud de la zone du Polisario deviendraient deux poches isolées, que les drones pourraient frapper l'une après l'autre. Une telle « neutralité » serait, dans les faits, un alignement sur Rabat.

Ce choix exposerait aussi la Mauritanie elle-même. Privés de leur seul corridor, le Polisario et l'Algérie pourraient être tentés de le rouvrir par la force, au prix d'une violation de l'intégrité territoriale mauritanienne. Nouakchott se retrouverait alors au cœur du conflit qu'il cherche à éviter depuis 1979.

Nouakchott peut objecter qu'il n'a jamais consenti formellement au tracé du mur et qu'il a demandé à l'ONU une délimitation définitive de ses frontières. Mais tant qu'il se tait sur le mur, sa neutralité reste asymétrique. Rabat peut demander ce verrouillage ; Nouakchott ne peut pas l'assumer.

Hypothèse 2 : prendre le Polisario à revers par le territoire mauritanien

C'est l'hypothèse la plus lourde de conséquences. Le Maroc obtiendrait un droit de passage, de survol ou de stationnement en Mauritanie. Il serait alors présent des deux côtés du mur de sable : à l'ouest derrière ses fortifications, à l'est et au sud depuis le sol mauritanien.

L'avantage militaire serait décisif :

  1. Encerclement : la zone à l'est du mur, que le Polisario appelle « territoires libérés », serait prise en tenaille entre le mur et la frontière mauritanienne.
  2. Rupture du corridor : le passage entre Tifariti–Bir Lahlou et Mijek–Agounit serait coupé physiquement, et plus seulement surveillé.
  3. Repli limité : il ne resterait au Polisario que la profondeur algérienne, autour de Tindouf, ce qui exposerait directement l'Algérie.

Une variante plus discrète existe : un simple droit de survol pour les drones marocains. Il permettrait de frapper les colonnes sahraouies qui transitent par le sol mauritanien sans déployer de troupes au sol.

Aucun indice public ne confirme cette hypothèse à ce stade. La mention non vérifiée d'une « délégation militaire » est le seul élément qui l'étaie.

Les limites : ce que Nouakchott peut accepter, et ce qu'il ne peut pas

Aucune des deux hypothèses n'est tenable pour Nouakchott : la première l'expose presque autant que la seconde.

ObstacleHypothèse 1 · VerrouillageHypothèse 2 · Encerclement
Neutralité et souvenir de 1979Présentable comme neutralité stricte, mais récusé par Alger et le PolisarioRupture ouverte : la Mauritanie redeviendrait partie au conflit
Réaction algérienneRisque d'incursion pour rouvrir le corridor : l'intégrité territoriale mauritanienne menacéeRisque de crise grave avec Alger, partenaire économique et sécuritaire
Opinion et tribus du nordContesté : liens familiaux avec les SahraouisHostilité probable : liens familiaux avec les Sahraouis
Représailles du PolisarioRisque élevé : le passage fermé devient une cibleRisque élevé : le Polisario a déjà frappé Nouakchott en 1976
Droit internationalNeutrePrêter son territoire à une partie engage la responsabilité de l'État hôte

Il faut aussi lire le silence officiel avec prudence. Selon Yabiladi, le Maroc a pour habitude de tenir Nouakchott informé des évolutions du dossier. La visite peut donc aussi être une simple concertation, après un changement majeur de cadre.

Enfin, la Mauritanie participe aux discussions lancées par l'administration Trump en 2026. Washington, qui a porté le texte rejeté à l'ONU, pèse sur les choix de Nouakchott autant que Rabat.

Scénarios : vers un conflit armé ouvert ?

La visite de Bourita s'inscrit dans la préparation d'une escalade possible, pas forcément décidée. Trois scénarios se dégagent pour les prochains mois :

  1. Statu quo armé : le conflit reste de basse intensité ; drones contre tirs sporadiques. Nouakchott refuse tout engagement formel et garde l'ambiguïté. C'est le scénario le plus probable à court terme.
  2. Opération marocaine à l'est du mur : sans témoins onusiens, Rabat chercherait à réduire la zone tenue par le Polisario, comme à Guerguerat en 2020. L'appui, même passif, de Nouakchott deviendrait alors décisif.
  3. Escalade régionale : une offensive appuyée sur le sol mauritanien provoquerait une réponse algérienne, au moins diplomatique. Le risque d'un affrontement direct entre États deviendrait réel.

En conclusion. La fin de la MINURSO a changé la nature du terrain : le Sahara occidental n'a plus d'arbitre international sur place. Dans ce vide, la Mauritanie devient le pays dont la position peut faire basculer l'équilibre militaire.

Rabat est vraisemblablement venu chercher des garanties de verrouillage. Mais un tel verrouillage offrirait au Maroc un avantage stratégique et exposerait la Mauritanie à une riposte sur son propre sol : ce scénario ne tient pas. Quant à l'encerclement depuis le sol mauritanien, il ferait de Nouakchott un belligérant à part entière. À surveiller : mouvements de troupes mauritaniennes au nord, fermetures de pistes, réaction d'Alger et déclaration publique de Nouakchott.

Sources

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