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Le mur de la honte au Sahara occidental : quand le mur empiète sur le territoire mauritanien

Analyse géopolitique · Sahara occidental

Le mur de la honte au Sahara occidental, Bir Moghrein et le silence de Nouakchott

Par Belgacem Merbah · 4 novembre 2026

Nouakchott demande aujourd'hui que les frontières du Sahara occidental soient fixées « de manière définitive ». Pourtant, depuis près de quarante ans, un mur militaire marocain mord sur son propre territoire au nord de Bir Moghrein, sans qu'aucune revendication officielle ne soit formulée. Ce silence n'est pas un oubli : c'est une stratégie.

Lors des discussions menées sous l'égide de l'ONU au premier trimestre 2026, la Mauritanie a proposé la création d'une commission chargée de clarifier les frontières internationales « définitives et permanentes » du territoire. L'initiative a surpris. Elle a surtout été lue à travers le prisme de Lagouira et de Nouadhibou, au sud-ouest.

Mais elle soulève une question plus dérangeante, que peu de commentateurs osent poser. Comment un pays qui réclame des frontières claires peut-il tolérer qu'un ouvrage militaire étranger occupe une partie de son sol, au point de couper en deux les territoires sous contrôle sahraoui ?

Un mur qui déborde sur le sol mauritanien

Le fait n'est pas une rumeur militante. Selon les cartes de la MINURSO et du Haut-Commissariat aux réfugiés, le mur marocain pénètre à plusieurs endroits de quelques kilomètres dans le territoire mauritanien internationalement reconnu. Le tracé décrit par ces mêmes sources passe au-delà de Guelta Zemmour et de Smara en traversant de nouveau le sol mauritanien, avant de remonter vers Haouza.

La zone la plus sensible se situe au nord de Bir Moghrein, à la pointe de la wilaya de Tiris Zemmour. Là, le saillant mauritanien remonte jusqu'à quelques kilomètres de Tifariti, située à environ 15 km de la frontière. Le mur, en coupant ce coin, interrompt la continuité des territoires libérés entre le secteur nord (Tifariti, Bir Lahlou, Mehaires) et le secteur sud (Mijek, Agounit, Zug).

Conséquence concrète : pour relier les deux secteurs, les unités sahraouies doivent emprunter une portion de sol mauritanien. Ce n'est pas un détail cartographique. Des orpailleurs mauritaniens opérant près de Bir Moghrein ont déjà essuyé des tirs de soldats marocains postés derrière le mur, dans une zone où l'ouvrage se trouve sur le territoire mauritanien.

Une armée étrangère contrôle une bande de sol mauritanien et y fait feu sur des citoyens mauritaniens. Dans n'importe quel autre contexte, ce serait un casus belli diplomatique.

Pourquoi Nouakchott ne réclame rien

Cinq raisons, qui se cumulent, expliquent ce silence.

1. Le traumatisme de 1979

La Mauritanie a payé cher son entrée dans la guerre du Sahara : environ 2 000 soldats tués et un coup d'État en 1978. Elle s'est retirée du conflit en 1979 et a renoncé à toute revendication sur le territoire. Depuis, sa doctrine est simple : ne plus jamais être partie au conflit. Réclamer quelques kilomètres face au mur, ce serait rouvrir une confrontation directe avec Rabat.

2. Un rapport de force défavorable

Face à une armée marocaine bien plus puissante et adossée à des alliés solides, Nouakchott sait qu'elle ne peut imposer un recul par la force. Une protestation formelle sans moyen de l'appuyer l'exposerait à une humiliation publique. Le silence coûte moins cher qu'une revendication impossible à faire aboutir.

3. La « neutralité positive »

La Mauritanie entretient de bonnes relations avec le Maroc comme avec l'Algérie, reconnaît toujours la RASD et garde le contact avec le Front Polisario. Dénoncer le mur reviendrait, aux yeux de Rabat, à épouser la cause sahraouie. Nouakchott préfère ne pas choisir.

4. Un levier sur le Polisario

C'est le point le moins avoué. Puisque le passage entre les deux secteurs des territoires libérés traverse le sol mauritanien, Nouakchott détient de fait une clé : elle peut tolérer ce transit, le surveiller ou le fermer. La fermeture du poste de Brika en 2023, présentée par la presse marocaine comme un coup dur logistique pour le Polisario, montre que ce levier existe. Récupérer la bande occupée par le mur supprimerait paradoxalement une partie de cette carte.

5. D'autres priorités au sud-ouest

Pour Nouakchott, l'enjeu vital n'est pas un coin de désert inhabité, mais Lagouira, à 13 km de Nouadhibou, son grand port du nord. Le discours royal marocain évoquant un pays « de Tanger à Lagouira » et des « frontières historiques », puis l'annonce de projets marocains avec des partenaires émiratis sur place, ont alerté la Mauritanie. C'est là que se joue sa sécurité économique.

La commission frontalière, un instrument à double tranchant

Il n'y a donc pas de contradiction pure entre la demande de commission et le silence sur le mur. Nouakchott ne veut pas d'un bras de fer bilatéral ; elle veut un cadre multilatéral où la question serait tranchée une fois pour toutes. La commission qu'elle propose doit clarifier « de manière consensuelle » les frontières avant qu'un accord politique ne crée des réalités difficiles à remettre en cause.

C'est précisément là que le dossier du mur peut resurgir. Une commission chargée de fixer des frontières « définitives et permanentes » ne pourra pas ignorer un ouvrage militaire qui empiète sur l'une d'elles. La Mauritanie pourrait ainsi obtenir par le droit ce qu'elle n'ose pas réclamer par la voix diplomatique.

Pour le Polisario et pour Alger, l'enjeu est réel. Rétablir la frontière mauritanienne au nord de Bir Moghrein, c'est mécaniquement repousser le mur et rendre leur continuité aux territoires libérés. Encore faut-il que Nouakchott accepte de lier ces deux dossiers, ce qu'elle a jusqu'ici soigneusement évité.

Le silence comme politique

Le silence de Nouakchott sur Bir Moghrein n'est ni de l'ignorance ni de l'indifférence. C'est le prix que la Mauritanie paie pour sa neutralité, sa sécurité et sa marge de manœuvre entre Rabat, Alger et le Polisario.

Mais ce silence a une limite. En demandant des frontières « définitives », Nouakchott a ouvert une porte qu'elle ne pourra pas refermer à sa guise. Tôt ou tard, la question posée sera simple : une frontière peut-elle être définitive si un mur étranger la traverse ?

— Belgacem Merbah

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