Si le Maroc tentait une intrusion dans les territoires libérés, l'Algérie ne resterait pas spectatrice
Cessez-le-feu : le bouclier tardif d'un Maroc qui redoute l'après-Minurso
Cinq jours après avoir célébré la fin de la mission onusienne, Rabat réunit son appareil sécuritaire et se découvre un attachement soudain à une trêve qu'il a lui-même enterrée en 2020. Le lendemain des midterms qui affaiblissent son principal parrain à Washington.
Il y a des communiqués qui en disent plus par ce qu'ils taisent que par ce qu'ils affirment. Celui du Cabinet royal marocain du 4 novembre en est un exemple. Cinq jours après avoir célébré la fin de la Minurso comme une « victoire historique », Rabat réunit en urgence la cheffe du gouvernement, le ministre de l'Intérieur, un conseiller du Roi et le commandant de la Zone Sud des FAR. Le mot d'ordre n'est plus la fête, mais la vigilance. Et le cœur du message tient en une phrase : le Maroc reste « fermement attaché au cessez-le-feu ».
Un attachement soudain et sélectif
Cet attachement surprend. Car le cessez-le-feu de 1991, c'est bien le Maroc qui l'a enterré. Le 13 novembre 2020, les forces armées marocaines sont entrées dans la zone tampon de Guerguerat pour disperser des civils sahraouis qui protestaient pacifiquement contre une brèche illégale ouverte vers la Mauritanie. Cette zone était placée sous la surveillance des Nations unies et interdite à toute présence militaire par l'accord militaire n°1. En la franchissant, Rabat a violé le cadre même qu'il prétend aujourd'hui défendre. Le Front Polisario en a tiré la seule conclusion possible : la trêve n'existait plus.
Depuis, le Maroc a mené une guerre qui ne dit pas son nom. Frappes de drones dans les territoires libérés, dont celle qui a coûté la vie à trois ressortissants algériens en novembre 2021 sur la route de Nouakchott. Accrochages réguliers le long du mur de défense. Pendant cinq ans, Rabat n'a pas parlé de cessez-le-feu. Il en parle maintenant. Pourquoi ?
Le vide qui inquiète Rabat
La réponse tient dans un mot : vide. Pendant trente-cinq ans, la Minurso a joué, malgré ses limites, le rôle de témoin. Sa présence offrait au Maroc une forme de confort. Le conflit restait gelé sous regard international, et chaque incident pouvait être dilué dans les rapports onusiens. Avec son départ, ce confort disparaît. Il n'y a plus d'observateurs, plus de patrouilles, plus de rapports au Conseil de sécurité. Il ne reste que deux parties face à face, le long d'un mur de plus de 2 700 kilomètres.
Le Maroc le sait. Le texte du 4 novembre reproche à la mission de n'avoir jamais su constater les violations ni en tirer les conséquences. Mais un pays sûr de sa supériorité n'a pas besoin de réaffirmer cinq jours de suite son attachement à une trêve. Il le fait parce qu'il mesure le coût d'un conflit ouvert : sur ses investissements dans les territoires occupés, sur ses projets portuaires, sur l'image de stabilité qu'il vend aux investisseurs et aux touristes.
Une victoire qui n'en est pas une
Il faut aussi rappeler une vérité que la communication de Rabat préfère passer sous silence. La fin de la Minurso n'est pas le fruit d'un succès marocain. Elle résulte du veto russe contre un projet américain qui voulait consacrer le plan d'autonomie et effacer le mot « référendum » du nom de la mission. Le texte que le Maroc espérait a échoué. Le droit à l'autodétermination reste inscrit dans les résolutions des Nations unies, et la question du Sahara occidental figure toujours sur la liste des territoires non autonomes.
Rabat a transformé un échec diplomatique en fête nationale. Mais la réunion du 4 novembre montre que, derrière les célébrations, l'heure est au calcul des risques.
Washington : le parrain affaibli
À ce revers onusien s'ajoute désormais un revers américain. Le 3 novembre, les élections de mi-mandat ont tourné au désaveu pour Donald Trump : les démocrates ont repris la majorité dans les deux chambres du Congrès, et le président lui-même a reconnu la défaite de son camp. Or toute la stratégie marocaine de ces dernières années repose sur un homme. C'est Donald Trump qui, en décembre 2020, a reconnu par simple proclamation la prétendue souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, en échange de la normalisation avec Israël. C'est encore son administration qui a porté, le 30 octobre, le projet de résolution destiné à consacrer le plan d'autonomie.
Un Congrès démocrate ne pourra pas annuler d'un trait de plume une proclamation présidentielle. Mais il tient les cordons de la bourse, peut conditionner l'aide militaire, multiplier les auditions et rappeler que la position américaine historique reposait sur le processus onusien. Surtout, le scrutin de 2028 se rapproche, et avec lui la possibilité d'une nouvelle administration moins encline à offrir au Makhzen ce que le droit international lui refuse. Ce qu'un décret a donné, un autre décret peut le reprendre. Rabat le sait : son principal parrain sort affaibli, au moment même où le dossier quitte le cadre protecteur de l'ONU.
C'est peut-être là l'explication la plus profonde de la réunion du 4 novembre. Le Maroc ne fête pas une victoire. Il mesure ce qu'il vient de perdre.
La position de l'Algérie
L'Algérie a toujours plaidé pour une solution pacifique, juste et durable, conforme à la légalité internationale. Elle a regretté le non-renouvellement de la Minurso, précisément parce qu'elle sait ce que le vide sécuritaire peut produire. Le gouvernement algérien en place n'a jamais souhaité l'escalade. Mais il rappelle que la paix ne se décrète pas dans un communiqué après avoir été piétinée sur le terrain.
Que Rabat ne se trompe pas de lecture. Le départ des casques bleus ne crée pas un vide à occuper. Les territoires libérés ne sont pas une terre sans maître que l'on pourrait grignoter à la faveur du retrait onusien. Si le Maroc tentait une intrusion dans ces territoires, l'Algérie ne resterait pas spectatrice. Elle interviendrait militairement, au nom de sa sécurité nationale et de ses engagements envers un peuple dont elle défend le droit depuis un demi-siècle. Et le Maroc devrait alors assumer, seul, les conséquences d'un conflit régional qu'il aurait lui-même provoqué.
Le Maroc veut aujourd'hui un cessez-le-feu sans référendum, une trêve sans contrepartie, une paix sans le peuple sahraoui. Cette équation n'a jamais fonctionné. Et elle fonctionnera encore moins sans arbitre.
Belgacem Merbah
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