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La carte à l'école : ce que les manuels algériens et marocains apprennent aux enfants
Avant d'être un dossier diplomatique, le Sahara occidental est une ligne sur une page de manuel. Et cette ligne ne se trace pas de la même façon des deux côtés de la frontière. Derrière elle, une vieille ambition qui vise jusqu'au territoire algérien : le « Grand Maroc ».
Une carte scolaire n'est jamais neutre. C'est souvent la première représentation du monde qu'un enfant mémorise, et celle qu'il gardera longtemps. Comparer les manuels permet donc de voir, très concrètement, quel récit chaque pays transmet à sa jeunesse.
Côté algérien : un Maghreb de cinq États… et un territoire distinct
Doc. 1 — « Carte des superficies des pays du Maghreb arabe » (manuel de géographie, p. 82). Le Sahara occidental est tracé comme un espace à part.
Dans les manuels algériens, le Sahara occidental apparaît avec sa propre délimitation, séparée du Maroc. Ce choix correspond au statut que lui reconnaissent les Nations unies : un territoire non autonome, dont le sort doit être tranché par l'autodétermination de son peuple.
Doc. 2 — « Frontières politiques actuelles » puis « Maghreb sans frontières politiques ».
Doc. 3 — Production industrielle en Méditerranée (données Banque mondiale) : même tracé pour le Sahara occidental.
Le document 2 est particulièrement parlant. L'élève y compare deux cartes : celle des frontières actuelles, puis celle d'un Maghreb sans frontières politiques, pour réfléchir à la libre circulation des personnes et des échanges. Le message pédagogique est celui de l'intégration régionale, pas de l'hostilité envers le voisin.
Côté marocain : la carte dans un cœur
Doc. 4 — Manuel de 3e année du primaire (page en tifinagh).
Dès l'école primaire, le manuel marocain présente une carte où le Sahara occidental est fondu dans le territoire national, sans aucune ligne de séparation, et placée au centre d'un cœur.
Ici, la carte ne sert plus à apprendre la géographie : elle sert à créer un attachement affectif. L'enfant n'étudie pas un espace, il apprend à l'aimer tel qu'on le lui dessine.
« Sahara oriental » : quand la carte du cœur déborde sur l'Algérie
Cette carte affective n'est pas née dans une salle de classe. Elle prolonge une doctrine : celle du « Grand Maroc », formulée par Allal El Fassi, chef du parti de l'Istiqlal, au lendemain de l'indépendance de 1956. Et sur cette carte, l'appétit territorial ne s'arrêtait pas au Sahara occidental : il englobait tout le sud-ouest algérien, Tindouf, Béchar, Hassi Beida et la région du Touat.
Dès la guerre de libération, cette ambition pesait sur les relations avec les moudjahidines. Selon l'ancien ministre algérien Dahou Ould Kablia, Allal El Fassi faisait de la « restitution » de ces terres la contrepartie du soutien marocain à la lutte algérienne. L'Algérie n'était pas encore indépendante que l'on préparait déjà le partage de son Sahara.
1956 — L'Istiqlal publie la carte du « Grand Maroc », qui inclut Tindouf, Béchar et le Touat.
Octobre 1963 — Un an à peine après l'indépendance, alors que l'Algérie sort exsangue de sept ans de guerre, l'armée marocaine pénètre dans les régions de Tindouf et de Hassi Beida : c'est la « guerre des Sables ».
1972 — Le traité fixant la frontière est signé à Rabat, avec une convention sur l'exploitation commune du gisement de fer de Gara Djebilet, près de Tindouf. L'Algérie le ratifie dès 1973.
1977 — Hassan II annonce que le Maroc ne ratifiera pas le traité.
1992 — Le Maroc publie enfin le traité, vingt ans après sa signature.
Août 2022 — Ahmed Raissouni, alors président de l'Union internationale des oulémas musulmans, affirme que les Marocains sont prêts à marcher « par millions » jusqu'à Tindouf si le roi le demande.
Mars 2023 — Maroc Hebdo publie en une une carte du Maroc qui avale le Sahara algérien, de Béchar à Tindouf et jusqu'à Adrar.
Janvier 2025 — L'ancien chef du gouvernement Abdelilah Benkirane déclare que le Touat, Tindouf et Béchar sont des territoires marocains.
La revendication a désormais un nom : le « Sahara oriental ». L'expression circule dans la presse et chez certains universitaires marocains pour désigner le sud-ouest algérien, comme si cette région n'était qu'un territoire en attente de « récupération ». Rabat n'emploie plus officiellement l'expression « Grand Maroc », mais la carte n'a jamais été rangée au grenier. Elle ressurgit dès que les tensions montent, portée par d'anciens chefs de gouvernement, des prédicateurs et des journaux.
C'est là que les manuels prennent tout leur sens. Un enfant à qui l'on apprend que les frontières sont une affaire de cœur, et non de traités, sera un adulte prêt à croire que Tindouf ou Béchar lui ont été « volés ». Le traité de 1972 a réglé la question en droit. L'expansionnisme, lui, continue de s'enseigner.
En résumé
| Manuels algériens | Manuel marocain | |
|---|---|---|
| Sahara occidental | Délimité, distinct | Intégré, sans frontière |
| Référence | Statut onusien du territoire | Position officielle de Rabat |
| Registre | Analytique : superficies, échanges, intégration | Affectif : le cœur, l'appartenance |
| Horizon | Un Maghreb sans frontières | Une frontière qui avance, jusqu'à Tindouf |
Ce que la carte enseigne vraiment
Chaque État a le droit d'enseigner sa position. Mais on ne forme pas la même génération selon qu'on lui demande de calculer les superficies du Maghreb et d'imaginer ses frontières ouvertes, ou de chérir une carte qui efface un différend que le droit international n'a pas tranché — et dont les contours, depuis 1956, n'ont jamais cessé de lorgner sur Tindouf et Béchar.
La paix au Maghreb se préparera aussi dans les salles de classe. Elle demandera des cartes qui disent ce qui est, et non ce que l'on voudrait qu'il soit.
— Belgacem Merbah
Documents : extraits de manuels scolaires de géographie (Algérie) et de manuel de primaire (Maroc), photographies diffusées en ligne. Repères : traité relatif au tracé de la frontière algéro-marocaine, Rabat, 15 juin 1972.
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