La géographie ne protège pas le mur
Chaque fois que monte la fièvre autour d'une prétendue mobilisation militaire marocaine aux confins du Sahara occidental, des voix s'élèvent pour qualifier d'« émotionnelle » ou de « défaitiste » toute analyse qui alerte sur le prix d'une aventure militaire. En réalité, notre lecture n'a rien d'affectif : elle repose sur trois données difficilement contestables — les leçons de l'histoire, la nature du terrain et l'état des rapports de force.
C'est à partir de ces données que nous répondons à une thèse de plus en plus répandue sur les réseaux marocains : la longue frontière entre le Sahara occidental et la Mauritanie protégerait toute avancée militaire au-delà du mur de sable, Nouakchott interdirait toute action armée depuis son territoire, et il ne resterait qu'un petit triangle près de Tindouf et de Mahbès. L'Algérie serait alors face à une alternative étroite : empêcher toute opération depuis son sol, ou se voir accusée d'« agression », avec le risque d'ingérence étrangère que cela suppose.
Une thèse séduisante sur le papier, mais qui ne résiste pas à l'épreuve des faits.
I. Ce que dit la carte… et ce qu'elle tait
Commençons par reconnaître ce qui est exact : oui, l'essentiel de la frontière terrestre du Sahara occidental est partagé avec la Mauritanie, tandis que la bande limitrophe de l'Algérie ne dépasse pas quelques dizaines de kilomètres. Et oui, la Mauritanie revendique depuis des décennies une « neutralité positive » et ne souhaite pas être entraînée dans une confrontation.
L'erreur réside dans la conclusion. Le mur de sable, long d'environ 2 700 kilomètres, n'a été édifié dans les années 1980 que parce que le terrain ouvert ne protégeait personne. Si les frontières tracées sur les cartes suffisaient, le Maroc n'aurait pas eu besoin de sept ans de travaux et de dizaines de milliers de soldats pour fortifier une ligne de défense au cœur du désert.
Dans un désert ouvert d'une telle étendue, les frontières tracées sur les cartes ne sont pas des barrières militaires : ce ne sont que des lignes sur du papier.
II. La leçon de 1976–1979 que certains oublient
L'histoire récente du conflit est la meilleure réponse à l'illusion d'une « protection géographique ». Dans les premières années de la guerre, la Mauritanie était elle-même partie au conflit, alliée de Rabat en vertu des accords de Madrid : le flanc sud était donc, en théorie, entièrement « sécurisé ». Et pourtant :
La conclusion s'impose : ni la frontière mauritanienne, ni les alliances régionales, ni les distances immenses n'ont empêché le conflit de se déplacer là où personne ne l'attendait. Quiconque bâtit aujourd'hui sa stratégie sur la même hypothèse répète une erreur dont le prix a déjà été payé, et chèrement.
III. Un rapport de force qui se passe d'exagération
Le réalisme exige l'honnêteté. Nous ne nions pas que le Maroc a renforcé ses capacités militaires ces dernières années, de la modernisation de sa flotte aérienne à l'acquisition de drones, en s'appuyant sur de multiples partenariats extérieurs. Mais la comparaison d'ensemble reste, de l'avis des classements internationaux spécialisés, favorable à l'Algérie dans la plupart des domaines décisifs :
Ce ne sont pas des slogans, mais des réalités que connaît tout planificateur militaire de la région. Elles expliquent pourquoi, malgré toute l'escalade médiatique, les calculs à Rabat sont restés prudents dès lors qu'il s'agit de l'Algérie.
IV. Une doctrine défensive, non agressive
Rappeler ces capacités n'est pas brandir la menace de la guerre : c'est exposer l'équation de la dissuasion. L'Algérie ne cherche pas la guerre. Sa doctrine militaire est défensive, et sa position constante depuis des décennies est le soutien au droit du peuple sahraoui à l'autodétermination dans le cadre des Nations unies, en parfaite cohérence avec le principe de décolonisation qui fonde la diplomatie algérienne depuis l'indépendance.
Mais la sagesse n'est pas la faiblesse, et la retenue n'est pas la neutralité. Quiconque parie que l'Algérie se contentera d'observer si le feu s'allume à ses frontières, si sa sécurité nationale est atteinte ou si la sécurité des réfugiés présents sur son sol est menacée, commet une erreur de calcul.
V. Pourquoi la comparaison avec Saddam Hussein ne tient pas
Certains invoquent l'expérience irakienne de 1990 pour mettre en garde contre « l'orgueil » et « l'arrogance ». Mais la comparaison est infondée dès le départ, pour trois raisons :
- La nature de l'acte : Saddam Hussein a envahi et annexé par la force un État souverain. L'Algérie n'a agressé personne et ne revendique pas un pouce de territoire d'autrui.
- La légalité internationale : l'intervention contre l'Irak s'est faite sur la base de résolutions du Conseil de sécurité, parce que Bagdad avait violé le droit international. L'Algérie, elle, s'en tient aux résolutions de l'ONU qui classent le Sahara occidental parmi les territoires non autonomes.
- La logique de la dissuasion : la dissuasion n'est pas de l'orgueil ; c'est précisément ce qui empêche la guerre. Les États ne sont pas attaqués quand le prix de l'attaque est trop élevé, mais quand leurs adversaires les croient impuissants ou hésitants.
Une lecture réaliste ne signifie ni complaisance ni alarmisme ; elle consiste à appeler les choses par leur nom. La géographie ne protégera pas le mur, et l'histoire en témoigne. Le rapport de force ne joue pas en faveur de ceux qui songent à l'aventure. Et l'Algérie, qui privilégie la sagesse et la diplomatie, dispose en même temps de quoi rendre très coûteuse toute erreur de calcul.
Qui lit bien l'histoire comprend que la meilleure façon d'éviter la guerre est que chacun saisisse cette équation avant qu'il ne soit trop tard.
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