La presse marocaine présente la suspension des exportations de fruits et légumes vers l'Afrique comme un coup porté à l'Algérie
Suspension des exportations marocaines vers l'Afrique : la thèse d'une « arme alimentaire » contre l'Algérie ne résiste pas aux faits
Depuis quelques jours, une partie de la presse marocaine présente la suspension des exportations de fruits et légumes vers l'Afrique comme un coup porté à l'Algérie, qui aurait profité de produits marocains réexportés via la Mauritanie. Les faits racontent une histoire beaucoup plus simple : le Maroc manque de tomates pour ses propres consommateurs.
Ce que le Maroc a réellement décidé
Mercredi 4 novembre 2026, vers 20h30, les exportateurs marocains ont été informés que les autorités suspendaient temporairement l'octroi de nouvelles autorisations d'exportation de fruits et légumes vers les pays africains. La mesure est entrée en vigueur dans la nuit. Il ne s'agit pas d'une interdiction générale : les camions déjà autorisés peuvent continuer à circuler.
L'information a été confirmée à l'agence Reuters par Lahoucine Aderdour, président de la Fédération interprofessionnelle marocaine de production et d'exportation des fruits et légumes (FIFEL), ainsi que par une source gouvernementale. Cette dernière a présenté la décision comme provisoire et destinée à réguler le marché. Aucune durée n'a été annoncée. Point essentiel : les exportations vers l'Europe ne sont pas concernées.
Aucune des sources officielles ou professionnelles citées ne mentionne l'Algérie. L'objectif affiché est uniquement intérieur : donner la priorité à l'approvisionnement du marché national et stabiliser l'offre et les prix.
- Suspension temporaire des nouvelles autorisations d'exportation vers l'Afrique, depuis le 5 novembre 2026.
- Objectif affiché : faire baisser les prix sur le marché marocain. L'Europe n'est pas concernée.
- Troisième mesure de ce type depuis 2023 (février 2023, avril 2026, novembre 2026).
- L'Algérie n'importe de fruits et légumes ni du Maroc, ni de la Mauritanie.
Les vraies raisons : prix en hausse et pouvoir d'achat sous pression
Au Maroc, la tomate, produit de base de la cuisine quotidienne, s'est envolée cet automne. Fin octobre, elle atteignait jusqu'à 8 dirhams le kilo sur les marchés de gros pour la bonne qualité, et davantage au détail. Les causes sont connues et documentées par la presse marocaine elle-même : baisse des rendements dans le Souss-Massa, principal bassin de production du royaume, et renchérissement des intrants (engrais, carburant, main-d'œuvre).
Le contexte social pèse lourd. Lors de l'examen du projet de loi de finances 2027, l'opposition parlementaire a jugé insuffisantes les mesures de soutien au pouvoir d'achat. Face au mécontentement des ménages, Rabat utilise l'outil le plus rapide dont il dispose : retenir une partie de la production sur le marché intérieur pour augmenter l'offre et faire baisser les prix.
Ce réflexe n'a rien de nouveau. En février 2023 déjà, le Maroc avait interdit l'exportation de tomates, d'oignons et de pommes de terre vers l'Afrique de l'Ouest après une flambée des prix. Un analyste économique marocain expliquait alors que les ventes vers l'Afrique concurrencent directement la demande locale. Le royaume avait de nouveau restreint certaines expéditions de tomates vers l'Afrique en avril 2026. La mesure de novembre est la troisième du même type en moins de quatre ans. C'est un outil classique de régulation des prix, pas une manœuvre diplomatique.
Pourquoi l'Afrique, et pas l'Europe ?
Le choix des marchés touchés suffit à comprendre la logique. L'Union européenne est le grand débouché de la tomate marocaine : elle en a importé 503 000 tonnes lors de la campagne 2025-2026, et le Maroc est son deuxième fournisseur. Ces ventes rapportent des devises et se font à des prix élevés. Les marchés africains pèsent, eux, relativement peu dans les exportations marocaines et sont moins rémunérateurs.
Quand un gouvernement veut récupérer des volumes pour son marché intérieur sans sacrifier ses recettes, il coupe d'abord les marchés qui rapportent le moins. C'est exactement ce qu'a fait Rabat. La mesure frappe la Mauritanie, le Sénégal, le Mali et d'autres partenaires africains. Imaginer que le Maroc pénaliserait tous ses clients du continent dans le seul but de gêner l'Algérie relève du récit, pas de l'analyse.
Le récit de la « réexportation vers l'Algérie »
D'où vient alors cette idée ? Des médias marocains, notamment Rue20 et La Relève, affirment que la Mauritanie serait devenue un point de transit : des légumes marocains passés par le poste d'El Guerguerat auraient été redirigés vers Tindouf et d'autres localités du sud-ouest algérien. Ils s'appuient sur des informations publiées en mars 2026 selon lesquelles les douanes mauritaniennes auraient renforcé leurs contrôles sur des camions se dirigeant vers l'Algérie.
Ces affirmations ne reposent sur aucune preuve. Elles circulent surtout de site marocain en site marocain, et aucun de ces médias n'a présenté de document officiel, de chiffre vérifiable ou de saisie documentée. La réalité commerciale est connue : l'Algérie n'importe pas de fruits et légumes du Maroc, ni de la Mauritanie. La frontière terrestre algéro-marocaine est fermée depuis 1994 et les relations diplomatiques sont rompues depuis août 2021. Quant aux échanges avec la Mauritanie, ils ne portent pas sur l'importation de légumes vers l'Algérie, qui produit elle-même ce qu'elle consomme.
Parler de « réexportation vers l'Algérie » est donc trompeur. Une importation est une opération officielle, déclarée en douane et enregistrée dans les statistiques. Rien de tel n'existe. Il n'y a aucun canal commercial par lequel l'Algérie dépendrait du Maroc, directement ou par un pays tiers, pour ses pommes de terre, ses carottes ou ses tomates.
Une importation est une opération officielle, déclarée en douane et enregistrée dans les statistiques. Rien de tel n'existe.
Il faut d'ailleurs relire ces articles de mars 2026 : l'inquiétude des autorités mauritaniennes portait sur leur propre marché. Elles signalaient une pénurie de pommes de terre, d'oignons et de tomates en Mauritanie et des hausses de prix de plus de 30 %. Autrement dit, c'est Nouakchott qui cherchait à protéger ses consommateurs, pas Rabat qui cherchait à « affamer » qui que ce soit.
Et les tensions sur la pomme de terre en Algérie ?
Il serait malhonnête de nier qu'il existe aujourd'hui des tensions sur la pomme de terre en Algérie. Le kilo se vend jusqu'à 150 dinars sur certains marchés, alors que le gouvernement algérien a plafonné le prix de détail entre 80 et 90 dinars depuis le 1er octobre. Des opérations de déstockage ont été lancées le 4 novembre dans les wilayas d'Aïn Defla, Médéa, Boumerdès et Bouira.
Mais le calendrier et les causes contredisent la thèse marocaine. Ces difficultés sont antérieures à la décision de Rabat : le plafonnement date du 1er octobre, et les ruptures sur les étals étaient signalées dès le 3 novembre, avant l'entrée en vigueur de la suspension marocaine. La Chambre nationale d'agriculture les attribue au déséquilibre des marges dans les chaînes d'approvisionnement et au trop grand nombre d'intermédiaires. Des économistes algériens évoquent aussi les difficultés de transport et de stockage. Aucun élément vérifié ne relie ces tensions à la situation d'El Guerguerat.
Le problème algérien est donc un problème de distribution interne, de spéculation et de transition entre deux récoltes. Ce n'est pas un problème d'approvisionnement extérieur. L'Algérie est largement autosuffisante en pomme de terre : la seule wilaya d'El-Oued annonce plus de 16 millions de quintaux par an, soit environ 1,6 million de tonnes, et une grande campagne de récolte d'arrière-saison est attendue à partir du 20 novembre.
Une décision banale transformée en récit géopolitique
Ramenée aux faits, l'affaire est d'une grande simplicité. Le Maroc fait face à une flambée des prix de la tomate et à un malaise sur le pouvoir d'achat. Il réduit donc ses exportations les moins rentables pour renforcer l'offre domestique, comme il l'avait déjà fait en 2023 et au printemps 2026. Ni Reuters, ni la FIFEL, ni la source gouvernementale marocaine n'évoquent l'Algérie.
Présenter cette mesure comme une pression sur Alger permet surtout de détourner l'attention d'une difficulté intérieure en la transformant en victoire symbolique. Ce récit ne change rien au prix de la tomate à Casablanca ou à Agadir. Il ne change rien non plus à la réalité algérienne : un pays qui produit lui-même sa pomme de terre, et dont les défis se règlent dans ses propres marchés de gros et chambres froides, pas à El Guerguerat.
Belgacem Merbah
Sources : Reuters (via Le Nouvelliste, Belpresse, Seneweb) ; La Relève ; Hespress ; Bladi.net ; Le Matin ; L'Économiste maghrébin ; Cridem ; Algérie Eco ; Algérie360 ; Maghreb Émergent ; Awras ; L'Écho d'Algérie.
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