Le tracé du corridor, de l'Afrique du Nord à la Bavière. Carte : SoutH2 Corridor.
Par Belgacem Merbah, 2 octobre 2026
La Déclaration d'Alger, signée le 1er octobre 2026, donne au corridor SoutH2 un cadre politique et un secrétariat. Elle n'apporte encore ni financement ni contrats d'achat. La suite dépend d'un prix compétitif, d'acheteurs engagés et d'une décision d'investissement sur 3 000 km de conduites.
Ce que dit l'accord, et ce qu'il ne dit pas
Le texte est une déclaration politique d'intention à cinq, et non un accord bilatéral avec Berlin et Rome. L'Algérie, la Tunisie, l'Italie, l'Autriche et l'Allemagne l'ont signée à Alger, lors de la deuxième réunion ministérielle du SoutH2 Corridor.
Trois éléments sont nouveaux :
- Un secrétariat dédié, créé avec l'appui de l'ONUDI, pour coordonner États et secteur privé.
- Un dialogue régulier entre les cinq pays, élargi aux transporteurs de gaz, régulateurs, financeurs, producteurs et acheteurs.
- Une alliance des acheteurs, censée faire émerger une demande structurée.
Le texte ne fixe ni budget, ni prix, ni volumes contractuels, ni date de mise en service. L'échéance des 4 Mt varie d'ailleurs selon les sources : 2030 pour certaines, 2040 selon les données présentées à Alger.
Deux ans de jalons
Les atouts algériens : la ressource et le tuyau
L'avantage de l'Algérie tient moins au soleil, que d'autres possèdent aussi, qu'à la possibilité de livrer par conduite. Le guide d'investissement publié en août 2026 par le ministère allemand de l'Économie et la GIZ parle d'un avantage « déterminant » sur les coûts de transport. Les producteurs plus lointains doivent convertir l'hydrogène en ammoniac ou en méthanol pour l'expédier, avec des pertes à chaque étape.
Coût complet de production estimé
En dollars par kilo d'hydrogène, selon le guide GIZ
Trois autres atouts pèsent dans la balance :
- Des infrastructures déjà posées. Le corridor doit réutiliser en partie des gazoducs existants, à adapter à l'hydrogène.
- Un opérateur crédible. Sonatrach livre du gaz à l'Italie depuis des décennies et connaît ses clients européens.
- Une stratégie écrite. Adoptée en mars 2023, elle vise 40 TWh entre 2030 et 2040, soit environ 1,25 Mt d'hydrogène, dont l'essentiel à l'export.
Les premiers projets restent modestes : des pilotes de 2 à 4 MW et une unité de référence de 50 MW à Arzew d'ici 2030, avec le soutien de la banque allemande KfW.
Côté européen : un corridor reconnu, pas encore financé
L'Europe a donné au projet un statut, mais la décision d'investir n'est pas prise. Le label de projet d'intérêt commun accélère les autorisations et ouvre l'accès aux fonds européens d'interconnexion.
Le tracé européen est porté par quatre transporteurs : Snam en Italie, TAG et Gas Connect Austria en Autriche, bayernets en Bavière. Les montants engagés restent faibles au regard de l'ambition. Snam réserve environ 200 millions d'euros à sa dorsale hydrogène de 1 920 km dans son plan 2026-2030, alors que son plan précédent chiffrait le projet complet à 3,6 milliards.
L'intérêt de chaque capitale diffère :
- Italie : devenir la porte d'entrée énergétique du sud de l'Europe, dans la logique du plan Mattei.
- Allemagne : sécuriser des importations pour son industrie lourde du sud, loin des ports de la mer du Nord.
- Autriche : conserver son rôle de pays de transit après la fin du gaz russe.
Les obstacles : l'échelle, le prix, l'acheteur
Le principal obstacle est l'écart entre l'objectif du corridor et la réalité industrielle. Produire 4 Mt demanderait de l'ordre de 200 TWh d'électricité renouvelable par an, soit environ le double de la production électrique actuelle du pays (estimation de l'auteur).
L'écart d'échelle
Production annuelle d'hydrogène, en millions de tonnes
Le volume d'Arzew est un ordre de grandeur estimé à partir de sa puissance.
Cinq freins se cumulent :
- Le prix. À 2,5-3 $ le kilo sortie d'usine, l'hydrogène vert algérien reste plus cher que l'hydrogène gris tiré du gaz. Sans prix du carbone élevé ou subvention à l'achat, l'industriel européen n'a pas de raison de signer.
- Le coût du capital. Une étude parue dans Nature Energy montre que les coûts de financement en Afrique sont sous-estimés. Sur 34 projets recensés dans 31 pays africains, deux seulement ont atteint la décision finale d'investissement.
- La demande européenne. Plusieurs projets ont été suspendus ou annulés en Europe faute de clients. L'alliance des acheteurs n'a encore annoncé aucun volume ferme.
- L'eau. L'électrolyse consomme au moins 9 litres d'eau pure par kilo d'hydrogène. À 4 Mt, cela dépasse 36 millions de m³ par an, à fournir en partie par dessalement.
- La certification. Les règles européennes sur les carburants renouvelables s'appliquent aux importations. L'électricité doit venir de capacités renouvelables nouvelles et traçables.
Deux arbitrages internes s'y ajoutent. Le solaire construit pour l'hydrogène d'exportation pourrait aussi remplacer le gaz brûlé dans les centrales algériennes, et libérer ce gaz pour l'export. Et le cadre juridique propre à l'hydrogène est encore en cours d'élaboration.
La concurrence, enfin, ne manque pas. Le Maroc, l'Égypte et la Mauritanie visent l'export d'ammoniac par bateau ; l'Espagne pousse son propre corridor H2Med vers la France et l'Allemagne. L'Algérie garde un atout que ces concurrents n'ont pas : des gazoducs déjà posés jusqu'en Italie.
Trois scénarios à l'horizon 2030-2040
Le scénario le plus probable est une montée en charge lente, tirée par les dérivés avant l'hydrogène pur. Cette lecture est une analyse, pas une prévision chiffrée.
Quatre conditions feraient pencher vers le premier scénario :
- Des acheteurs nommés. Sidérurgistes, raffineurs et chimistes d'Italie et de Bavière doivent s'engager sur des volumes et des durées.
- Un mécanisme de prix. Contrats pour différence ou enchères de type H2Global, pour couvrir l'écart avec l'hydrogène gris.
- Un cadre algérien lisible. Loi sur l'hydrogène, accès au foncier, règles de partenariat et de rapatriement des dividendes.
- Un partage de la valeur. Fabrication locale d'électrolyseurs, formation, usages domestiques.
Pour l'Algérie, l'enjeu dépasse l'export. La stratégie nationale table sur 10 milliards de dollars de recettes annuelles en 2040, pour près de 25 milliards d'investissement dans la seule production. Ce serait un relais partiel aux recettes gazières, à condition que l'Europe achète.
Ce qu'il faut surveiller
La Déclaration d'Alger est un signal politique solide, pas un tournant industriel. Elle confirme que Berlin, Rome et Vienne voient en l'Algérie un fournisseur d'avenir, et donne au projet une structure permanente. Elle laisse entière la question de savoir qui paie et qui achète.
Quatre rendez-vous diront si le corridor sort du papier
- 2027 : premiers résultats de l'étude ALTEH2A.
- La décision finale d'investissement de Snam et des transporteurs autrichiens et bavarois.
- Les premiers contrats d'achat annoncés par l'alliance des acheteurs.
- La mise en service de l'unité de 50 MW d'Arzew.
Tant que ces étapes ne sont pas franchies, l'hydrogène vert algérien reste une promesse crédible plutôt qu'une réalité économique. Le gaz naturel, lui, continuera de porter la relation énergétique avec l'Europe pendant au moins une décennie.
Belgacem Merbah
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