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Ceuta et Melilla : le silence calculé de Rabat ?

Analyse · Maghreb – Europe

Ceuta et Melilla : le silence calculé de Rabat

Le roi d'Espagne foule le sol des deux villes que le Maroc présente comme « occupées ». Face à cette visite, l'État marocain se tait, alors que son propre discours revendicatif tourne à plein régime depuis l'été.

Le roi Felipe VI d'Espagne
Le roi Felipe VI d'Espagne.

Une visite historique, sans réponse officielle

Felipe VI et la reine Letizia se rendent à Ceuta et Melilla les 13 et 14 octobre, une première pour le monarque en douze ans de règne, un peu plus de deux mois après l'entrée massive de plus de 72 000 migrants à Ceuta depuis le Maroc, fin juillet. Le symbole est appuyé : le couple royal passe la nuit du 13 octobre à Ceuta, une première pour un chef d'État espagnol en exercice depuis le retour de la démocratie. Le programme comprend aussi un hommage, au cimetière de Sidi Embarek, aux quelque 140 personnes mortes en tentant de rejoindre Ceuta à la nage entre le 30 et le 31 juillet.

Madrid n'a rien demandé à Rabat. Le ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a affirmé que les souverains n'avaient besoin de l'autorisation de personne pour aller à Ceuta, tout en admettant que certaines informations pourraient être transmises au Maroc par simple courtoisie. Et pourtant, depuis l'annonce du 1er octobre, aucune réaction officielle marocaine n'a été enregistrée. Sollicité par Reuters, le ministère marocain des Affaires étrangères n'a pas répondu.

Un été de surenchère revendicative

Ce mutisme tranche avec le ton des semaines précédentes. Le 11 août, le ministre de la Justice Abdellatif Ouahbi relançait publiquement la revendication sur Asharq TV, une première depuis la crise frontalière de fin juillet. Il récidivait le 21 août en invoquant le « droit historique et géographique » du Maroc sur les deux villes. Et ce n'était pas une parole isolée : c'est sur la chaîne publique 2M qu'il a exposé un processus de dialogue censé aboutir à l'intégration de Ceuta et Melilla au Maroc.

Dans le même temps, la mobilisation militante s'organisait. Le Comité pour la libération de Ceuta, Melilla et des îles affiliées s'est réuni à Al Hoceima pour préparer des actions dans les deux villes et les provinces voisines, son président rappelant que les discours royaux marocains continuent de qualifier Ceuta et Melilla de territoires occupés. La presse espagnole a même rapporté des menaces de mort proférées contre Felipe VI par un ancien sénateur et ex-maire marocain s'il se rendait à Ceuta.

L'opinion marocaine a été chauffée à blanc. Mais le jour J, l'État reste muet.

2007 : le contre-exemple

Le précédent est connu de tous. Avant la visite de Juan Carlos Ier et de la reine Sofía, Rabat avait rappelé son ambassadeur Omar Azziman pour consultations, et Mohammed VI avait ensuite condamné un déplacement jugé contraire aux sentiments du peuple marocain. Les services espagnols eux-mêmes s'attendaient à une réaction : le journaliste spécialisé Fernando Rueda prévoyait des gestes de mécontentement marocains en rappelant ce précédent.

Dix-neuf ans plus tard, le contexte est pourtant bien plus explosif — crise migratoire, morts aux frontières, déclarations ministérielles répétées — et la réponse est plus faible. C'est ce décalage qui interroge.

Pourquoi Rabat se tait

La hiérarchie des priorités. Pedro Sánchez a reconnu en 2022 le plan d'autonomie marocain pour le Sahara occidental. Ce soutien, arraché après des années de pression, vaut infiniment plus pour Rabat que Ceuta et Melilla. Une crise ouverte avec Madrid risquerait de le fragiliser, d'autant que la crise de Ceuta a affaibli Sánchez avant les élections générales de l'an prochain, l'opposition de droite l'accusant de soumission à Rabat. Le Maroc n'a aucun intérêt à offrir des arguments au Parti populaire et à Vox.

Une position défensive sur le dossier migratoire. La droite espagnole accuse le Maroc d'avoir orchestré la ruée de juillet à des fins politiques, ce que Rabat dément, en attribuant l'afflux à la désinformation sur les réseaux sociaux, aux passeurs et à une mauvaise lecture d'une décision de justice espagnole. Protester bruyamment contre la visite d'un roi venu se recueillir sur les tombes de ces victimes serait diplomatiquement coûteux.

Un levier, plus qu'une cause. L'explication est assumée par les commentateurs proches de Rabat eux-mêmes. Pour Morocco World News, le silence public signifie souvent que le Maroc a choisi de traiter sa réaction dans les échanges directs entre hauts responsables des deux diplomaties. Le même texte reconnaît que Ceuta et Melilla ont historiquement servi de levier au service de la question qui compte vraiment pour Rabat. L'aveu est de taille : la revendication sur les deux villes serait avant tout un instrument de pression, activé ou mis en sommeil selon les besoins du dossier saharien.

Le prix de la double parole

C'est là que réside la contradiction. D'un côté, un ministre en exercice promet à la télévision publique l'intégration future des deux villes, des militants préparent des mobilisations, et le récit nationaliste circule massivement en ligne. De l'autre, l'appareil d'État observe la visite la plus symbolique depuis deux décennies sans un communiqué.

Pour l'opinion marocaine, le message est déroutant : la souveraineté sur Ceuta et Melilla est présentée comme sacrée, mais elle devient visiblement négociable dès lors qu'elle menace le partenariat avec Madrid. Pour l'Espagne, le signal est clair : Albares a déclaré devant le Congrès qu'il n'y a jamais eu et qu'il n'y aura jamais de discussion avec le Maroc sur ce sujet — et Rabat, cette fois, n'a pas contesté.

Une autre lecture

Les partisans de la ligne marocaine y voient non pas une faiblesse mais de la maîtrise : une diplomatie qui choisit ses batailles et refuse de tomber dans un piège tendu en pleine campagne électorale espagnole. Ouahbi lui-même présentait la démarche marocaine comme une stratégie de long terme fondée sur la persistance et le dialogue plutôt que sur la confrontation. Reste qu'une réaction peut encore venir par d'autres canaux, et que la visite de Melilla, le 14, n'a pas encore eu lieu.

À l'heure où ces lignes sont écrites, le silence de Rabat en dit pourtant déjà long sur la place réelle de Ceuta et Melilla dans ses priorités.

Belgacem Merbah


Sources

Reuters ; AFP ; Morocco World News ; Hespress ; Le360 ; Bladi.net ; Euronews ; ARA ; ESdiario.

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