17 octobre 1961 · 17 octobre 2026
Les noyés de la Seine
Soixante-cinq ans après, nous n'oublions pas
Il pleuvait sur Paris ce soir-là. Une pluie fine d'automne, de celles qui collent aux vêtements et font briller les pavés. Dans les bidonvilles de Nanterre, dans les hôtels meublés de la Goutte-d'Or et de Belleville, des hommes ont enfilé leur plus beau costume. Certains ont mis une cravate. Des femmes ont pris leurs enfants par la main. Ils allaient manifester, et ils voulaient être dignes.
Ils étaient environ trente mille. Ils n'avaient pas d'armes. L'ordre avait été donné : pas même un canif. Ils marchaient contre une injustice simple et brutale : depuis le 5 octobre, un couvre-feu leur interdisait, à eux seuls, de sortir le soir. Pas aux Parisiens. Aux « Français musulmans d'Algérie », comme disait l'administration. On leur demandait de rentrer chez eux à la tombée de la nuit, comme on rentre le bétail.
Ils voulaient seulement marcher.
Ils voulaient seulement exister.
La nuit où la Seine a charrié des corps
Ce qui les attendait sous la pluie, c'étaient les matraques, les crosses, les « bidules ». Sur les grands boulevards, au pont de Neuilly, au pont Saint-Michel, la police du préfet Maurice Papon a frappé, encore et encore. Des hommes ont été jetés à la Seine, certains les mains liées, d'autres déjà inconscients. Le fleuve qui traverse la Ville Lumière est devenu, cette nuit-là, un tombeau.
Plus de dix mille personnes ont été arrêtées, entassées au Palais des Sports, au Parc des Expositions, au stade de Coubertin. Elles y ont été battues pendant des jours. Certains n'en sont jamais revenus.
Le bilan officiel parlait de trois morts. Les historiens, à commencer par Jean-Luc Einaudi qui a consacré sa vie à cette vérité, ont établi qu'ils furent des dizaines, sans doute bien davantage. Pendant des semaines, des corps ont été repêchés dans la Seine et dans les canaux.
Elle avait un cartable. Elle avait des rêves. Elle avait l'âge de nos filles.
« Ici on noie les Algériens »Inscription tracée sur un quai de Paris dans les jours qui suivirent. Ces mots ont été effacés. La mémoire, elle, ne s'efface pas.
Le silence, seconde blessure
Le plus cruel fut peut-être ce qui suivit : le silence. Des archives fermées. Des plaintes classées. Des familles qui ne savaient pas si leur père, leur frère, leur fils était en prison, en Algérie ou au fond du fleuve. Des mères qui ont attendu toute leur vie un retour qui n'est jamais venu.
Pendant des décennies, le 17 octobre 1961 n'a pas existé dans les manuels scolaires. Il a fallu le courage d'historiens, de militants, d'enfants de manifestants, pour arracher cette nuit à l'oubli. En 2012, la France a reconnu une « sanglante répression ». En 2021, elle a parlé de « crimes inexcusables pour la République ». Des pas importants, mais une vérité pleine et entière reste à écrire, avec toutes ses archives, tous ses noms, toutes ses responsabilités.
Ce que nous leur devons
Ceux qui sont tombés ce soir-là n'étaient pas des chiffres. C'étaient des ouvriers du bâtiment, des manœuvres chez Renault, des pères qui envoyaient chaque mois leur salaire au pays. Ils construisaient les routes et les immeubles de la France, et ils réclamaient seulement d'être traités en êtres humains, et de voir leur peuple libre.
Moins d'un an plus tard, l'Algérie était indépendante. Ils ne l'ont pas vue. Mais leur sang fait partie de cette liberté.
Aujourd'hui, soixante-cinq ans après, jetons une fleur dans la Seine. Prononçons leurs noms quand nous les connaissons, et pensons à ceux que nous ne connaîtrons jamais. Racontons cette nuit à nos enfants, pour qu'ils sachent d'où ils viennent et pourquoi la dignité n'est jamais un acquis.
Le fleuve coule toujours sous les ponts de Paris.
Il porte encore leur mémoire.
Belgacem Merbah
الله يرحمهم
Que Dieu ait leur âme.
Nous n'oublions pas

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