Sahara occidental : l'épisode Boulos, ou la fin des illusions marocaines
Aux yeux de Washington, le soutien au plan marocain n'a jamais été un chèque en blanc. L'entretien de Massad Boulos sur France 24 rappelle à Rabat une règle simple de la diplomatie : un appui politique ne vaut pas règlement d'un conflit.
Une partie de la presse marocaine ne s'est toujours pas remise des propos de Massad Boulos. Désarçonnés, plusieurs analystes et commentateurs du royaume s'en prennent désormais à l'émissaire américain avec une nervosité qui en dit long. Ce qui devait être une séquence de consécration est devenu, pour Rabat, un moment de désillusion.
Ce qu'a dit Massad Boulos
L'entretien accordé à France 24 par le conseiller de Donald Trump pour les affaires arabes et africaines suffit à refroidir les attentes les plus optimistes. Il a reconnu qu'aucune solution n'était imminente et que les médiateurs attendaient encore les observations du Front Polisario sur le plan d'autonomie. Il a rappelé que trois cycles de discussions avaient réuni les ministres des Affaires étrangères du Maroc, de l'Algérie et de la Mauritanie ainsi que les dirigeants du Polisario, sans qu'une solution mutuellement acceptable ne soit trouvée.
Surtout, loin de désigner Alger comme le verrou du dossier, il a qualifié l'Algérie de très bon partenaire des États-Unis, saluant son rôle constructif, et précisé qu'elle ne pouvait pas imposer une solution au Polisario par la force, mais seulement l'encourager à négocier. Autrement dit, Washington reconnaît que la décision ne se prendra pas à Alger, mais passe par l'adhésion des Sahraouis eux-mêmes, à travers leur représentant.
Dans un précédent article, « Les quatre phrases qui font mal à Rabat », j'avais souligné l'ampleur de la déception qui se dessinait pour le Maroc. Les développements diplomatiques de septembre 2026 le confirment aujourd'hui.
Une diplomatie de concessions sans contrepartie
Depuis un an, le Maroc aligne méthodiquement sa diplomatie sur les priorités de l'administration Trump, allant parfois au-delà de ce que son propre appareil diplomatique acceptait jusque-là. Les signaux envoyés à Washington se sont multipliés : rehaussement des bureaux de liaison avec Israël, contribution financière au Conseil de la paix, participation annoncée à la Force internationale de stabilisation à Gaza, ouverture de champs de tir aux industriels américains et israéliens.
Pendant des années, Rabat avait pourtant conditionné la normalisation avec Israël à une avancée décisive sur le Sahara occidental. Elle a fini par l'accorder sans obtenir en retour un engagement équivalent et irréversible.
C'est là que se révèlent les limites de la logique marocaine. Une diplomatie fondée sur les gages et les concessions suppose la réciprocité. Or Rabat a consenti des gestes difficilement réversibles, sauf si la rue marocaine parvenait à peser sur le Makhzen, en échange de déclarations bien plus faciles à nuancer, à ajuster ou à reprendre.
Le contresens stratégique de Rabat
Dans sa lecture à la fois fébrile et triomphaliste, Rabat a sous-estimé une hypothèse pourtant évidente : Washington peut maintenir son soutien à la position marocaine tout en développant une relation stratégique avec l'Algérie. Là où le Maroc voyait un alignement, les États-Unis inscrivent leur démarche dans une politique où se croisent des intérêts multiples.
La veille, à New York, le ministre algérien des Affaires étrangères Ahmed Attaf avait d'ailleurs rencontré Massad Boulos pour évoquer une relation bilatérale en progression, notamment dans l'énergie, l'économie et le commerce.
Pourquoi l'Algérie compte pour Washington
Ces choix reposent sur des raisons concrètes. Depuis le retrait américain du Niger, Washington a perdu une partie de son dispositif au Sahel. L'Algérie conserve une valeur stratégique avérée dans la surveillance des réseaux jihadistes, notamment grâce à sa coopération sécuritaire avec les États-Unis.
S'y ajoutent l'énergie et les mines. ExxonMobil et Chevron s'intéressent aux bassins gaziers du Sud algérien, tandis que Sinopec cherche à y renforcer sa présence. Les ressources en terres rares retiennent elles aussi l'attention de Washington, engagé dans une compétition mondiale pour sécuriser ses chaînes d'approvisionnement.
L'offre marocaine obéit à une autre logique. Elle repose essentiellement sur des engagements politiques. Le Maroc ne partage aucune frontière avec le Mali ou le Niger et ne dispose pas du même levier géopolitique que l'Algérie dans la profondeur sahélienne.
Des négociations sans accord
Le même décalage apparaît dans les négociations. Washington les qualifie de constructives et fructueuses, mais elles n'ont débouché sur aucun accord. Les divergences de fond demeurent, car une autonomie imposée reste inacceptable, sur le fond comme sur la forme, pour la partie sahraouie.
D'autres pistes méritent d'être explorées dans le cadre de l'autodétermination, comme le statut d'État souverain librement associé. Dans le Pacifique Sud, plusieurs entités souveraines ou autonomes sont organisées en libre association : elles disposent de leur propre constitution, de leurs institutions et, selon les cas, conduisent elles-mêmes leur politique étrangère. Ces modèles ne sont pas transposables tels quels au Sahara occidental, mais ils montrent l'étendue des arrangements institutionnels possibles.
La diplomatie marocaine a confondu deux objectifs : obtenir un soutien et obtenir un résultat.Washington, lui, n'est lié par aucun engagement équivalent.
Soutien n'est pas règlement
Il faut reconnaître ce que Rabat a obtenu : la reconnaissance américaine de sa souveraineté reste en vigueur, et le Conseil de sécurité doit examiner la mise en œuvre de la résolution 2797 adoptée en octobre 2025, qui place le plan d'autonomie au centre des discussions, ainsi que le renouvellement du mandat de la Minurso. Mais ces acquis ne transforment pas, à eux seuls, une position en règlement international du conflit.
Le soutien américain au plan marocain n'est plus exclusif. Il est désormais compatible avec une relation stratégique parallèle avec l'Algérie. Ce que Rabat interprète comme un alignement stratégique n'est peut-être, pour Washington, qu'une position parmi d'autres.
La leçon de la séquence Boulos est peut-être celle-ci : la reconnaissance américaine demeure un gain diplomatique pour Rabat, mais elle n'équivaut pas à une solution. Les États-Unis peuvent à la fois soutenir le Maroc sur le Sahara, dialoguer avec le Polisario, travailler en partenaire avec l'Algérie et continuer à chercher un règlement qui devra être mutuellement acceptable pour les deux parties au conflit.
Belgacem Merbah
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