Prospective géopolitique · Sahara occidental
1er novembre 2026
Pour la première fois depuis 1991, le Sahara occidental se retrouve sans mission des Nations unies. La question n'est plus de savoir qui a gagné le vote, mais ce qui va remplir le vide laissé par l'ONU.
Le mandat de la MINURSO, prorogé jusqu'au 31 octobre 2026 par la résolution 2797, n'a pas été renouvelé : la Russie, qui s'abstenait chaque année depuis 2018, a cette fois opposé son veto au texte américain.
Ce n'est pas une péripétie procédurale. C'est la fin d'un cadre qui, pendant trente-cinq ans, a figé le conflit sans le régler.
Le secrétaire général António Guterres a d'ailleurs fixé la ligne dès dimanche : le départ de la mission n'éteint pas le droit des Sahraouis à l'autodétermination. Cet article examine les forces en présence, puis trois trajectoires possibles pour les douze à vingt-quatre prochains mois.
Ce qui s'est joué au Conseil de sécurité
Le veto russe sanctionne une tentative de passage en force. Le projet américain tenait en trois exigences :
- faire de l'autonomie marocaine la seule base de négociation ;
- effacer le « R » de référendum du mandat de la MINURSO ;
- requalifier les Sahraouis en réfugiés à réinstaller plutôt qu'en peuple titulaire de droits.
Adopté, ce texte aurait transformé le Conseil en chambre d'enregistrement d'une annexion. C'est précisément ce que Moscou a refusé.
Les votes dessinent une carte nette :
- Russie : veto, au nom de sa tradition anticoloniale et de son rejet de l'unilatéralisme américain. Washington a traité son rôle de porte-plume comme un privilège, sans chercher la confiance du Polisario ni des pays observateurs, comme l'a rappelé l'ambassadeur algérien Amar Bendjama.
- Chine : abstention, en rappelant le principe d'autodétermination et le déséquilibre du texte. Pékin ménage ses partenaires arabes sans renier sa doctrine.
- Européens (France, Royaume-Uni, Grèce, Danemark, Lettonie) : alignement sur Washington, malgré un discours officiel attaché au droit international.
Un détail en dit long : l'ambassadeur américain s'est dit surpris par un veto de dernière minute, quand le ministre marocain Nasser Bourita affirme en avoir été prévenu. L'un des deux récits ne tient pas.
Les forces en présence
Le Maroc, gagnant apparent, perdant probable. Rabat présente le départ des drapeaux et véhicules onusiens comme une victoire. Mais la MINURSO était aussi son assurance : elle gelait le front et légitimait de fait le statu quo. Sans elle, le Maroc fait face seul à un conflit qu'il ne contrôle pas. L'histoire récente invite à la prudence : sorti de l'OUA en 1984, il a dû revenir à l'Union africaine en 2017, une organisation dont la RASD est membre fondateur.
Le Polisario, libéré d'un cadre devenu inutile. Il a déjà annoncé à plusieurs reprises son retrait du cessez-le-feu, après l'épisode de Guerguerat. L'absence d'observateurs onusiens lève une contrainte. Elle retire aussi un témoin.
L'Algérie, puissance de stabilité régionale. Le nouveau cadre de coopération militaire algéro-nigérien se lit comme une réponse préventive à un projet de zone d'influence occidentale allant de la frontière libyo-nigérienne à l'Atlantique. Pour Alger, l'enjeu dépasse le Sahara : c'est sa profondeur stratégique sahélienne qui est en jeu.
Les soutiens extérieurs du Maroc. Selon une lecture répandue à Alger, Washington porte le dossier au Conseil, Israël dessine l'architecture sécuritaire régionale et les Émirats financent. Ce triangle a une limite : il ne dispose plus de la couverture juridique onusienne qu'il espérait obtenir.
Trois scénarios à 12-24 mois
Le scénario le plus probable n'est ni la paix ni la guerre ouverte, mais un conflit de basse intensité sans arbitre.
Scénario 1 · Probabilité élevée
Le vide armé
Déclencheur : aucune relève onusienne ; accrochages le long du mur de défense.
Conséquences : usure militaire et budgétaire pour le Maroc ; pertes d'abord parmi les soldats issus des milieux populaires ; tension accrue sur la frontière algéro-marocaine.
Scénario 2 · Probabilité moyenne
Le retour par l'Assemblée générale
Déclencheur : débat à l'Assemblée générale après le veto, soutien africain et latino-américain.
Conséquences : réaffirmation du droit à l'autodétermination ; pression pour une nouvelle mission ou un envoyé renforcé ; isolement diplomatique accru de Rabat.
Scénario 3 · Probabilité faible à moyenne
Le fait accompli occidental
Déclencheur : accords bilatéraux de reconnaissance, investissements massifs, présence sécuritaire étrangère.
Conséquences : marocanité de fait sans base légale ; conflit gelé mais illégitime, réversible au premier changement d'administration à Washington.
Ces trajectoires ne s'excluent pas. Le plus vraisemblable est une combinaison : un front qui se réchauffe pendant que la bataille juridique se déplace du Conseil vers l'Assemblée générale et l'Union africaine.
Signaux à surveiller
- À New York : l'inscription d'un débat à l'Assemblée générale et le sort de l'envoyé personnel du secrétaire général.
- À Addis-Abeba : la position du Conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine, où la RASD siège.
- Sur le terrain : la fréquence des incidents le long du mur et autour de Guerguerat.
- À Moscou et Pékin : la transformation, ou non, du veto en ligne durable, et la cohérence des BRICS sur l'autodétermination.
- À Paris et Washington : de nouvelles reconnaissances bilatérales ou une présence sécuritaire étrangère dans le territoire.
- Au Sahel : la montée en puissance de la coopération militaire algéro-nigérienne.
Conclusion
Le non-renouvellement de la MINURSO n'achève pas la décolonisation du Sahara occidental. Il acte l'échec du Conseil de sécurité à maintenir la paix qu'il avait lui-même instaurée en 1991.
Rabat croit avoir tourné une page ; il a surtout perdu le filet qui le protégeait. Les Sahraouis conservent un droit que l'ONU vient de réaffirmer. L'Algérie, elle, voit se confirmer que la stabilité de sa frontière ouest et de son flanc sahélien se jouera désormais hors du Conseil.
L'inconnu qui s'ouvre est, en réalité, un inconnu connu : sans arbitre, ce sont les peuples, et non ceux qui décident pour eux, qui paieront le prix d'un fait accompli.
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