Géopolitique · Sahara occidental
Midterms 2026 : la gifle de Trump, le piège de la fin de la MINURSO et l'heure de vérité pour le Makhzen
Rabat a fêté la fin de la mission onusienne comme une victoire. Privé de son protecteur au Congrès et désormais seul face à un conflit sans arbitre, le Maroc pourrait bien découvrir qu'il a gagné une bataille de procédure pour perdre sa sécurité.
Par Belgacem Merbah · 4 novembre 2026
Le verdict des urnes américaines est sans appel. Le 3 novembre 2026, le parti de Donald Trump a perdu le contrôle des deux chambres du Congrès et cédé 25 sièges à la Chambre des représentants, jusque dans ses bastions. Annoncée par les instituts, la vague démocrate s'est bel et bien produite. Et à des milliers de kilomètres de Washington, c'est à Rabat que l'onde de choc se fait le plus durement sentir.
Depuis 2024, le Makhzen avait tout misé sur un seul homme. La presse marocaine présentait le retour de Trump, adossé à un Congrès républicain, comme l'occasion historique de graver dans la loi américaine la reconnaissance de la prétendue « marocanité » du Sahara. Ce pari vient de s'effondrer. Une politique étrangère bâtie sur la faveur d'un président, et non sur le droit, est une maison construite sur le sable.
Le 30 octobre : la fuite en avant
C'est à cette lumière qu'il faut relire le coup de force du 30 octobre au Conseil de sécurité. Le projet américain érigeait le plan d'autonomie marocain en base exclusive des négociations et effaçait jusqu'au mot « référendum » du nom de la mission. Soutenu par onze membres, avec les abstentions de la Chine, du Pakistan et de la Somalie, il s'est brisé sur le veto russe. Washington a ensuite rejeté la prorogation technique proposée par Moscou, qui n'a recueilli que trois voix. Le mandat de la MINURSO a expiré à minuit le 31 octobre, et l'ONU a engagé dès le 1er novembre la liquidation d'une mission présente sur le terrain depuis 35 ans.
Pourquoi une telle précipitation ? Parce que le temps jouait contre Rabat. Sachant le Congrès sur le point de basculer, l'administration Trump et son allié marocain ont voulu imposer un fait accompli avant l'arrivée des nouveaux élus, le 3 janvier 2027. Ils ont préféré tout casser plutôt que de laisser la décision à un Washington moins complaisant.
La fin de la MINURSO, un cadeau empoisonné pour le Maroc
Le Cabinet royal a salué la non-prorogation comme une étape « de grande portée » et exigé le départ de la mission sous quelques jours. Rarement célébration aura été aussi mal inspirée. Car la MINURSO, que Rabat voulait voir disparaître, était aussi son meilleur bouclier.
Depuis 1991, ses observateurs militaires surveillaient la ligne de séparation de part et d'autre du mur de défense marocain, long d'environ 2 700 kilomètres. À la fin de son mandat, la mission disposait encore de neuf sites d'équipe, dont cinq à l'est du mur, ainsi que d'une capacité de déminage. Cette présence internationale avait une fonction que le Makhzen feint d'ignorer : elle gelait le conflit. Elle constatait les incidents, désamorçait les escalades et plaçait chaque partie sous le regard du monde.
Ce regard a disparu. Depuis la rupture du cessez-le-feu en novembre 2020, le conflit armé a repris, à basse intensité. Désormais, il n'existe plus aucun mécanisme international pour en contenir la dynamique. Le Maroc se retrouve seul à garder une ligne de front immense, coûteuse en hommes et en moyens, dans un désert où la guerre d'usure a toujours favorisé celui qui se bat pour sa terre. Sans observateurs, chaque accrochage peut devenir une crise, chaque crise une escalade, et Rabat ne pourra plus invoquer un témoin neutre pour établir les faits.
En chassant les Casques bleus, Rabat n'a pas refermé le dossier : il a ôté le seul couvercle qui le maintenait sous contrôle.
Pire, la disparition de la mission prive le Maroc de l'argument qu'il brandissait depuis des années : celui d'un territoire « stable », propice aux investissements, aux ports et aux grands projets énergétiques. Aucun investisseur sérieux n'engage des milliards dans une zone de conflit actif que l'ONU elle-même a cessé de surveiller. La prime de risque vient de grimper, et avec elle le prix de l'occupation.
Un Congrès démocrate : le retour des comptes
Le Maroc a déjà goûté à l'épreuve d'un Congrès réticent. Après la proclamation de Trump de décembre 2020, les parlementaires américains avaient gelé l'ouverture d'un consulat à Dakhla et la vente de drones armés. Sous l'impulsion du sénateur démocrate Patrick Leahy, le Congrès avait même conditionné le financement d'exercices militaires conjoints avec le Maroc à des gestes concrets en faveur d'un accord de paix au Sahara occidental.
À partir de janvier 2027, la nouvelle majorité disposera de tous ces leviers et de bien d'autres : le vote des budgets, le contrôle des ventes d'armes, les commissions d'enquête, les auditions publiques et, au Sénat, la confirmation des nominations. Au moment précis où le Maroc aura le plus besoin de matériel et de soutien militaire pour tenir un front sans arbitre, l'accès à l'arsenal américain risque de se rétrécir. La reconnaissance de 2020 n'est qu'une décision de l'exécutif : ce qu'un président a signé, un autre peut le défaire.
Le droit, lui, ne s'efface pas
Le 30 octobre a aussi révélé les limites de la puissance américaine : même forte d'une majorité au Conseil, Washington n'a pas pu imposer sa ligne. Et sur le fond, rien n'a changé. Pour le Secrétaire général António Guterres, l'expiration du mandat ne remet pas en cause le droit du peuple sahraoui à l'autodétermination. La Cour de justice de l'Union européenne l'avait déjà rappelé en octobre 2024, en jugeant que les accords commerciaux avec Rabat ne pouvaient s'appliquer au Sahara occidental sans le consentement de son peuple. Le Sahara occidental reste un territoire non autonome inscrit à l'agenda des Nations unies.
Face à ces revirements, l'Algérie, elle, n'a pas varié d'un pouce. Fidèle à l'héritage de Novembre et à la doctrine qui a fait d'elle la « Mecque des révolutionnaires », elle défend le même principe depuis un demi-siècle : le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Ce principe n'a pas besoin d'un président américain pour exister. Il a survécu à la colonisation, aux pressions et aux campagnes de lobbying. Il survivra à la parenthèse Trump.
L'heure de vérité
Le bilan de cette séquence est cruel pour Rabat. Un protecteur affaibli à Washington. Un Congrès décidé à reprendre la main. Un front militaire désormais sans arbitre. Un Conseil de sécurité divisé, où le Maroc n'a dû son « succès » qu'à un double blocage. Et un droit international qui, lui, n'a pas bougé.
Le Makhzen a cru gagner en faisant disparaître la MINURSO. Il a surtout fait disparaître le dernier filet de sécurité qui le protégeait de ses propres choix. Le dossier sahraoui n'est pas clos : il entre dans une phase où le Maroc sera plus seul, plus exposé et plus vulnérable que jamais.
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