Après le départ de la MINURSO, Alger ne peut plus se permettre de répéter les choix qui ont, par deux fois, affaibli la cause sahraouie.
Dans la nuit du 30 au 31 octobre 2026, le Conseil de sécurité des Nations unies a vécu une séance inédite. Deux projets de résolution sur la MINURSO ont été rejetés coup sur coup : le texte américain, qui rebaptisait la mission et consacrait l'autonomie sous souveraineté marocaine comme seule base de négociation, a été bloqué par le veto russe malgré onze voix favorables ; le contre-projet russe, qui proposait une simple prorogation d'un an, a été bloqué à son tour par le veto américain. Après plus de trente-cinq ans de présence, la mission onusienne chargée de surveiller le cessez-le-feu et d'organiser le référendum d'autodétermination a cessé ses opérations le 31 octobre à minuit.
Rabat n'a pas caché sa satisfaction. Le Cabinet royal a aussitôt exigé le départ du personnel et du matériel de la mission, et affirmé que la question devait désormais sortir de l'ordre du jour du Conseil. Alger, de son côté, a exprimé son « profond regret » et dénoncé la partialité du texte américain. Mais au-delà des communiqués, une question s'impose : le Maroc, débarrassé de tout regard international sur le terrain, sera-t-il tenté de s'emparer des territoires encore contrôlés par le Front Polisario à l'est du mur ?
Pour mesurer l'enjeu, il faut revenir sur deux décisions passées qui ont, chacune à leur manière, déplacé le rapport de force au détriment des Sahraouis.
Avoir laissé construire le mur
Au tournant des années 1980, la guerre du Sahara tournait mal pour le Maroc. Les unités mobiles de l'Armée populaire de libération sahraouie frappaient en profondeur, harcelaient les garnisons et rendaient le contrôle du territoire coûteux. Incapable de l'emporter dans une guerre de mouvement, Rabat a changé de doctrine : figer le front derrière un système de remblais, de mines, de radars et de points d'appui, édifié par tronçons successifs entre 1980 et 1987, jusqu'à former une ligne d'environ 2 700 kilomètres.
Cette doctrine n'est pas née à Rabat. Le mur a été conçu et édifié avec le concours d'experts militaires israéliens, aux côtés de conseillers français et grâce au financement de l'Arabie saoudite. Le savoir-faire israélien en matière de lignes fortifiées et de barrières de détection a donné au Maroc l'outil qui lui manquait. Selon le responsable sahraoui de la lutte antimines, Gaïci Nah, interrogé par L'Humanité, Ehud Barak, alors général et futur chef d'état-major israélien, aurait servi comme conseiller militaire sur le terrain pendant les travaux. La coopération militaire maroco-israélienne, officialisée en 2020, a donc des racines bien plus anciennes, et c'est au Sahara qu'elle a d'abord fait ses preuves.
Ce chantier n'était pourtant pas invulnérable. Pour l'achever, Rabat devait concentrer ses meilleures unités au sud. Fixer une partie de l'armée marocaine au nord, par une pression militaire crédible le long de la frontière, aurait considérablement ralenti, voire compromis, l'avancée des travaux. Selon une lecture répandue dans les cercles militaires algériens, une telle option existait. Elle n'a pas été retenue.
Le contexte politique explique ce choix. Sous la présidence de Chadli Bendjedid, Alger privilégiait la détente avec Rabat : rencontre avec Hassan II à la frontière en 1983, rétablissement des relations diplomatiques en 1988, puis création de l'Union du Maghreb arabe en 1989. La logique de l'apaisement régional l'a emporté sur la logique militaire. Le mur s'est achevé, et avec lui la guerre de mouvement qui faisait la force sahraouie.
La logique de l'apaisement l'a emporté sur la logique militaire. Le mur s'est achevé, et avec lui la guerre de mouvement.
Le cessez-le-feu de 1991 sans garanties
La seconde décision est plus lourde encore. En 1991, le Front Polisario accepte le cessez-le-feu prévu par le plan de règlement ONU-OUA, en échange d'une promesse : un référendum d'autodétermination organisé sous l'égide de la MINURSO. L'Algérie, alors plongée dans une crise intérieure profonde et soucieuse de stabiliser sa frontière ouest, a pesé de tout son poids pour que les armes se taisent.
Le pari reposait sur la bonne foi des parties et sur la capacité de l'ONU à faire respecter son propre calendrier. Il a échoué. Le référendum n'a jamais eu lieu : contestations interminables sur le corps électoral, plan Baker accepté par le Polisario puis rejeté par Rabat, glissement progressif du Conseil de sécurité vers la « solution politique négociée », puis vers l'autonomie comme cadre de référence. Pendant trente ans, le statu quo a profité à celui qui occupait le terrain.
Le Polisario a fini par tirer lui-même les conséquences de cette impasse : en novembre 2020, après l'intervention marocaine à Guerguerat, il a déclaré la fin du cessez-le-feu. Depuis, un conflit de basse intensité oppose les deux parties, marqué par des tirs le long du mur et par des frappes de drones marocains à l'est de celui-ci.
Un terrain sans arbitre
Le départ de la MINURSO change profondément la donne. La mission, même affaiblie depuis l'expulsion de sa composante civile en 2016, restait un témoin international. Ses patrouilles observaient, ses rapports documentaient, et sa simple présence imposait une forme de retenue. Ce témoin a disparu.
Rabat affirme rester attaché au cessez-le-feu, mais en l'assortissant d'une réserve explicite : le strict respect de son intégrité territoriale et de sa sécurité nationale. Dans la lecture marocaine, cette intégrité inclut l'ensemble du territoire, y compris la bande située à l'est du mur. La formule laisse donc la porte ouverte à des opérations présentées comme défensives ou sécuritaires dans les zones libérées.
Le contexte diplomatique joue aussi en faveur de Rabat. Onze membres du Conseil, dont trois membres permanents, ont soutenu le texte américain. Le veto russe a empêché sa consécration juridique, mais il n'a pas inversé la dynamique politique. Le Maroc peut raisonnablement penser qu'une avancée sur le terrain ne susciterait que des protestations de principe.
Ce que serait la troisième erreur
La troisième erreur consisterait, pour Alger, à se contenter de communiqués et de batailles procédurales à New York pendant que le terrain se joue ailleurs. Les territoires libérés ne sont pas un détail cartographique : ils constituent la preuve matérielle que le peuple sahraoui n'est pas réduit aux camps de Tindouf, et le dernier socle territorial de la République sahraouie. Leur perte transformerait un conflit de décolonisation en simple question de réfugiés, et refermerait le dossier sur le fait accompli.
Elle aurait aussi un coût direct pour l'Algérie. Une armée marocaine installée sur toute la longueur de la frontière sud-ouest, appuyée par des partenariats sécuritaires étrangers, au premier rang desquels Israël, modifierait durablement l'équilibre stratégique régional. Et ce serait, pour la diplomatie algérienne, l'aveu que cinquante ans de constance sur le principe d'autodétermination n'ont pas pesé au moment décisif.
Les leviers d'Alger
Mais se contenter de défendre ce qui reste serait encore une manière de subir. Le départ de la MINURSO n'est pas seulement une menace : c'est aussi une opportunité. Pendant trente-cinq ans, la présence onusienne a gelé les lignes au profit de celui qui occupait le terrain. Ce gel a pris fin. Pour la première fois depuis 1991, le rapport de force sur le terrain peut de nouveau évoluer, et il n'y a aucune raison qu'il évolue uniquement en faveur de Rabat.
L'Algérie doit saisir ce moment pour permettre à l'armée sahraouie de reprendre l'initiative et de regagner du terrain au-delà du mur. L'objectif n'est pas la guerre pour elle-même, mais la négociation. Depuis 1991, le Maroc n'a jamais négocié sérieusement, parce que rien ne l'y obligeait : il occupait 80 % du territoire, et le temps jouait pour lui. Une négociation ne reflète jamais que l'équilibre des forces. Les Algériens le savent mieux que quiconque : les accords d'Évian n'ont pas été obtenus par la seule éloquence des diplomates du GPRA, mais par la pression constante de l'ALN sur le terrain. Des Sahraouis maîtres d'une part plus large de leur territoire arriveraient aux prochaines négociations en position de force, et contraindraient enfin Rabat à discuter autre chose que son propre plan.
Une négociation ne reflète jamais que l'équilibre des forces. Évian ne s'est pas gagné à la table, mais dans les djebels.
Éviter cette troisième erreur suppose donc d'agir sur plusieurs plans à la fois.
Les risques à mesurer
Une implication plus directe n'est pas sans danger, et il serait malhonnête de le taire. Elle exposerait l'Algérie à l'accusation d'être partie au conflit, argument que Rabat martèle depuis des années. Elle pourrait provoquer un engrenage militaire dont personne ne maîtriserait l'issue, dans une région déjà fragilisée par la crise sahélienne. Elle risquerait enfin d'éloigner certains partenaires européens et africains attachés à la stabilité. La fermeté doit donc être calibrée : déterminée sans être aventuriste, et toujours orientée vers un objectif politique clair, celui d'une négociation équitable.
Mais l'histoire du dossier montre que la retenue sans contrepartie n'a jamais été récompensée. En 1983 comme en 1991, Alger a choisi l'apaisement en espérant que le droit finirait par s'imposer. Il ne s'est pas imposé.
Surtout, ces risques ne laissent pas à l'Algérie le luxe du choix. Le dossier sahraoui n'est pas pour elle une cause lointaine de solidarité : c'est une question de sécurité nationale. La doctrine du « Grand Maroc », formulée dès 1956 par l'Istiqlal d'Allal El Fassi, revendiquait une partie du Sahara algérien, de Tindouf à Béchar. Elle a conduit, à peine un an après l'indépendance, à la guerre des Sables de 1963, lorsque l'armée marocaine a franchi la frontière d'un pays qui sortait exsangue de sept années de guerre de libération. L'annexion du Sahara occidental en 1975 s'inscrit dans la continuité de cette ambition territoriale.
Un Maroc qui achèverait de s'emparer de tout le Sahara occidental, avec l'appui militaire et technologique d'Israël, ne verrait pas ses appétits s'arrêter au mur. Il se retrouverait aux portes de Tindouf, face à une frontière qu'une partie de sa classe politique n'a jamais vraiment reconnue. C'est pourquoi, si la guerre devait lui être imposée, l'Algérie n'aurait d'autre option que de s'y engager. Il ne s'agirait pas d'aventurisme, mais de la défense de sa propre profondeur stratégique et de l'intégrité de son territoire.
Pour l'Algérie, le Sahara occidental n'est pas une cause de solidarité lointaine : c'est la première ligne de sa propre sécurité.
Le gouvernement algérien en place affirme que le départ de la MINURSO n'annule pas le droit du peuple sahraoui à l'autodétermination. C'est juste en droit. Mais le droit ne se défend pas seul. Deux fois, l'Algérie a laissé passer le moment où elle pouvait peser sur l'équilibre du terrain.
La première, ça passe. La deuxième, ça repasse. La troisième, ça casse.
Il appartient désormais à Alger de faire en sorte que les 30 % de territoire encore libres le restent, d'aider les Sahraouis à en regagner davantage pour s'asseoir à la table en position de force, et d'assumer, si on la lui impose, la confrontation qu'exige sa propre sécurité. Cette fois, c'est au Maroc d'être contraint de négocier sérieusement.
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