Washington veut décider à la place des Sahraouis. L'Algérie, elle, n'a pas oublié ce que veut dire décoloniser
Sahara occidental · Conseil de sécurité
« Draft 0 » : Washington veut décider à la place des Sahraouis. L'Algérie, elle, n'a pas oublié ce que veut dire décoloniser
En proclamant l'autonomie sous souveraineté marocaine « seule solution réaliste », le projet américain du 20 octobre 2026 tente de rayer d'un trait de plume un demi-siècle de droit international. Mais un brouillon n'est pas une résolution, et un rapport de force n'est pas un titre de propriété.

Un texte qui écrit la fin avant d'avoir ouvert la négociation
Il faut lire le « Draft 0 » américain pour ce qu'il est : non pas une mise à jour technique du mandat de la MINURSO, mais une tentative de réécrire la nature même du dossier. Le texte martèle qu'une autonomie sous souveraineté marocaine serait la seule solution réaliste. Il fait du plan marocain l'unique base des discussions. Il programme la fin de la composante de maintien de la paix de la MINURSO au 30 avril 2027, sa transformation en simple mission politique, et une réduction d'au moins moitié des effectifs en uniforme dès la fin janvier 2027.
Autrement dit, on prétend inviter les parties à négocier tout en leur remettant, avec l'invitation, le procès-verbal de la conclusion. Ce n'est plus une médiation : c'est une notification.
Le glissement est spectaculaire. La résolution 2797 d'octobre 2025, déjà largement inclinée vers Rabat, présentait le plan marocain comme une base de discussion et maintenait, noir sur blanc, l'objectif d'une solution « mutuellement acceptable » garantissant l'autodétermination du peuple du Sahara occidental. Le Draft 0 veut franchir l'étape suivante : transformer une proposition parmi d'autres en horizon unique et obligatoire.
Le droit international n'est pas à vendre
Rappelons ce que certains voudraient faire oublier. Le Sahara occidental figure toujours sur la liste onusienne des territoires non autonomes. Ce n'est pas une opinion algérienne : c'est le statut juridique du territoire, reconnu par les Nations unies elles-mêmes.
Le 16 octobre 1975, la Cour internationale de Justice a tranché la question de fond. Elle a certes relevé des liens d'allégeance historiques entre certaines tribus et le sultan du Maroc, mais elle a conclu qu'aucun lien de souveraineté territoriale n'était de nature à écarter l'application du principe d'autodétermination par l'expression libre et authentique de la volonté des populations du territoire. Cinquante et un ans plus tard, aucune juridiction n'a dit le contraire.
Ce principe ne sort pas de nulle part. Il est inscrit dans la Charte des Nations unies et dans la résolution 1514 (XV) de l'Assemblée générale sur l'octroi de l'indépendance aux pays et aux peuples coloniaux. Le Conseil de sécurité dispose de larges pouvoirs en matière de paix et de sécurité, mais il ne peut pas, par un simple effet de rédaction, dissoudre le droit d'un peuple à décider de son avenir. Une autonomie peut être proposée au peuple sahraoui ; elle ne peut pas lui être décrétée.
Ce que dit le droit
Statut : territoire non autonome inscrit sur la liste de l'ONU.
CIJ, 1975 : pas de lien de souveraineté territoriale écartant l'autodétermination.
Résolution 1514 (XV) : droit des peuples coloniaux à déterminer librement leur statut politique.
Résolution 2797 (2025) : l'autodétermination demeure l'objectif affiché de la solution politique.
Pourquoi l'Algérie ne transigera pas sur ce principe
On entend souvent, à Rabat et ailleurs, que l'Algérie serait « partie » au conflit et qu'elle défendrait un intérêt caché. C'est retourner l'histoire. L'Algérie défend au Sahara occidental exactement ce qu'elle a payé de son propre sang : le droit d'un peuple colonisé à dire lui-même qui il est et à qui il appartient. Un pays qui a arraché son indépendance après cent trente-deux ans de colonisation ne peut pas accepter qu'un autre peuple voie son destin fixé dans une chancellerie étrangère.
Cette constance n'est pas une posture. Elle est la ligne de la diplomatie algérienne depuis 1962, du soutien aux luttes africaines de libération jusqu'à la défense actuelle du droit palestinien. Elle explique aussi le choix fait par l'Algérie le 31 octobre 2025 : ne pas participer au vote d'une résolution qui commençait déjà à vider l'autodétermination de son contenu. Ce n'était pas une absence ; c'était un refus de cautionner.
Le gouvernement algérien en place n'a jamais prétendu dicter la solution aux Sahraouis. Il exige seulement que personne d'autre ne la dicte à leur place. C'est toute la différence entre un principe et une ambition territoriale.
Démanteler la MINURSO, c'est effacer le mot « référendum »
La MINURSO n'est pas une mission comme les autres. Créée par la résolution 690 de 1991, elle porte dans son nom même sa raison d'être : la Mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental. C'est sur la promesse de ce référendum, adossée au plan de règlement ONU-OUA, que le cessez-le-feu a été accepté.
Le Draft 0 propose de supprimer la référence au référendum, de mettre fin à la fonction de maintien de la paix et de réduire massivement les effectifs, alors même que rien n'est réglé. La question mérite d'être posée sans détour : pourquoi démonter l'instrument avant que le conflit ne soit résolu, sinon pour faire disparaître la preuve de l'engagement pris ?
On nous dira qu'une mission politique allégée serait plus efficace. Mais ce que l'on allège, ce n'est pas une bureaucratie : c'est la dernière présence internationale qui rappelle, sur le terrain, qu'une promesse a été faite au peuple sahraoui et qu'elle n'a jamais été tenue.
Moscou et Pékin : des réserves connues, une marge à surveiller
Gardons-nous de l'emballement : nul ne peut annoncer aujourd'hui le vote de la Russie ou de la Chine. Mais les faits sont là. Le 31 octobre 2025, la résolution 2797 a été adoptée par onze voix, avec les abstentions de la Russie, de la Chine et du Pakistan, et la non-participation de l'Algérie. Deux membres permanents n'ont donc pas soutenu un texte qui allait moins loin que le Draft 0.
Moscou comme Pékin placent la Charte, le multilatéralisme et le règlement négocié des différends au cœur de leur discours. Un texte qui fixe l'issue avant la négociation et démantèle une mission onusienne sans accord des parties leur offre de solides raisons d'exiger des amendements. Abstention, vote contre ou veto : les options diffèrent, mais toutes rappellent à Washington que le Conseil compte quinze membres, et non un seul porte-plume.
2025 l'a prouvé : le premier jet n'est jamais le dernier mot
Ceux qui célèbrent déjà le Draft 0 à Rabat devraient relire l'an dernier. En octobre 2025, le premier projet américain voulait lui aussi faire du plan marocain le cadre exclusif des négociations et ne prolonger la MINURSO que de quelques mois. Au terme des consultations, le texte adopté parlait d'une base de discussion, réaffirmait l'autodétermination et prolongeait la mission d'un an, jusqu'au 31 octobre 2026.
La méthode est connue : on dépose une version maximaliste, puis la négociation ramène le texte vers ce que le Conseil peut réellement accepter. Le Draft 0 de 2026 ressuscite précisément plusieurs ambitions qui n'avaient pas survécu à l'épreuve de 2025. Rien ne garantit qu'elles tomberont à nouveau, mais rien n'autorise non plus à les tenir pour acquises.
Les dispositions qui ne passeront pas sans combat
- La « seule solution réaliste » : une formule qui ferme la porte à tout compromis et contredit l'exigence d'une solution mutuellement acceptable.
- L'exclusivité du plan marocain : elle transforme la négociation en simple discussion sur les modalités d'une annexion habillée en autonomie.
- L'autodétermination reléguée au préambule : présente dans les considérants, absente du dispositif. Un principe que l'on cite sans l'appliquer n'est plus un principe, c'est un alibi.
- La transformation de la MINURSO : un désengagement programmé avant tout accord, au mépris de la logique même du cessez-le-feu de 1991.
- Le recensement des réfugiés de Tindouf en six mois : une exigence dont les modalités, le calendrier et les garanties restent à débattre, et qui ne saurait servir de levier de pression sur un peuple déjà exilé.
Le soutien de quelques capitales ne fait pas une souveraineté
La diplomatie marocaine a accumulé des appuis, c'est un fait. Mais l'accumulation de reconnaissances bilatérales ne modifie pas le statut juridique d'un territoire non autonome. La position de tel ou tel gouvernement, celle du Conseil de sécurité et le droit du peuple sahraoui à l'autodétermination sont trois choses distinctes. Les confondre, c'est prendre une campagne d'influence pour un jugement.
Même si une partie du langage du Draft 0 survivait aux négociations, le conflit ne serait pas réglé pour autant. Une paix durable ne naît pas d'un texte favorable à l'une des parties ; elle naît d'un accord que le peuple concerné reconnaît comme le sien. Tout le reste n'est qu'un statu quo repeint aux couleurs du vainqueur provisoire.
Conclusion : un texte de pression, pas un nouvel ordre juridique
Le Draft 0 est une offensive diplomatique. Il veut imposer la souveraineté marocaine comme horizon unique, réduire le champ des négociations et démanteler la MINURSO avant tout règlement. Mais un projet de résolution n'est pas une résolution, et une résolution n'abroge pas le droit de la décolonisation.
Les réserves de Moscou et de Pékin, les divisions au sein du Conseil, l'avis de la Cour internationale de Justice et le statut même du territoire forment un ensemble d'obstacles que Washington ne pourra pas ignorer. Comme en 2025, le texte qui comptera sera celui qui sortira des négociations, non celui qui y est entré.
Reste la seule question qui vaille : peut-on bâtir une paix en confisquant à un peuple le droit de choisir ? L'Algérie y a répondu une fois pour toutes, en 1962. Sa réponse au Sahara occidental est la même.
Les peuples ne se décrètent pas. Ils se prononcent.
Sources
- Le Desk — Présentation du Draft 0 américain, 22 octobre 2026.
- Médias24 — Les principaux changements proposés dans le Draft 0, 23 octobre 2026.
- Nations unies — Résolution 2797 (2025) et projet S/2025/692.
- Nations unies — Document S/2025/764.
- Cour internationale de Justice — Avis consultatif sur le Sahara occidental, 16 octobre 1975.
- Assemblée générale des Nations unies — Résolution 1514 (XV), 14 décembre 1960.
- Conseil de sécurité — Résolution 690 (1991).
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