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Rabat gagnera un vote, Moscou gagnera la guerre

Tribune · Sahara occidental

Qu'ils sachent : l'Algérie ne pliera pas

Avec la complicité de Washington, le Makhzen veut faire signer au Conseil de sécurité l'acte de décès du peuple sahraoui. Il se trompe d'époque, il se trompe d'adversaire, et il pourrait payer très cher cette arrogance.

Il faut appeler les choses par leur nom. Le projet de résolution déposé le 20 octobre 2026 par les États-Unis n'est pas un texte de paix. C'est un acte d'annexion habillé en langage diplomatique. Il décrète que l'autonomie sous souveraineté marocaine est la « seule solution ». Il arrache à la MINURSO le « R » du référendum, cette lettre qui hante Rabat depuis trente-cinq ans. Il efface jusqu'au mot « peuple » pour ne plus parler que de « composantes sahraouies », comme si un peuple pouvait être dissous dans une note de bas de page. On ne négocie plus avec les Sahraouis : on les raye.

Un hold-up contre le droit international

Que l'on ne s'y trompe pas : ce texte ne crée aucun droit. Le Sahara occidental reste un territoire non autonome inscrit sur la liste des Nations unies. La Cour internationale de justice l'a tranché dès 1975 : aucun lien de souveraineté ne permettait au Maroc de s'approprier ce territoire au mépris de l'autodétermination. La Cour de justice de l'Union européenne l'a redit en 2024 : ce territoire est séparé et distinct du Maroc, et rien ne s'y fait sans le consentement de son peuple.

Ce que le droit refuse au Makhzen, le Makhzen tente de l'obtenir par le lobbying, les marchandages et la proximité avec une administration américaine complaisante. C'est un hold-up. Et un butin volé reste un butin volé, quel que soit le nombre de mains qui se lèvent pour l'applaudir.

On peut acheter des votes. On n'achète pas la volonté d'un peuple qui a décidé de ne pas mourir.

Le Maroc va gagner un vote et perdre la paix

Rabat s'imagine qu'un vote à New York réglera ce que cinquante ans d'occupation n'ont pas réglé. Quelle illusion. Le 22 octobre, le Front Polisario a prévenu qu'il quitterait les négociations si le texte reprenait la position marocaine. Comment pourrait-il en être autrement ? On ne demande pas à un peuple de négocier les conditions de sa propre disparition.

En fermant la dernière porte du droit, le Maroc détruit lui-même le seul cadre qui le protégeait. Il n'aura plus d'interlocuteur. Il n'aura plus de cessez-le-feu à invoquer. Il n'aura plus que le mur de sable qu'il a dressé à travers le désert, et l'histoire a montré ce que valent les murs face à un peuple qui n'a plus rien à perdre. Le Polisario a pris les armes en 1973 contre l'Espagne, puis contre le Maroc. Il les a reprises en 2020. Ceux qui croient qu'il les déposera par décret onusien n'ont rien compris aux Sahraouis.

La patience algérienne a une fin

Depuis des décennies, l'Algérie a été le pilier de la retenue. C'est elle qui a accompagné le cessez-le-feu de 1991. C'est elle qui a soutenu chaque envoyé des Nations unies. C'est elle qui, lorsque les combats ont repris, a pesé de tout son poids pour contenir l'embrasement. Le Makhzen a pris cette retenue pour de la faiblesse. C'est la plus lourde erreur de calcul qu'il puisse commettre.

L'Algérie n'a pas oublié 1963. Elle n'a pas oublié la « Guerre des sables », ni la doctrine du « Grand Maroc » qui revendiquait sans honte Tindouf, Béchar et une partie de notre Sahara. Elle voit aujourd'hui le même appétit expansionniste, armé désormais par de nouvelles alliances militaires installées à ses portes. Elle sait que le Sahara occidental n'est qu'une étape, et que ceux qui avalent un peuple voisin finissent toujours par lorgner sur le suivant.

Le peuple qui a vaincu l'une des plus grandes armées coloniales du XXᵉ siècle n'a pas d'ordre à recevoir de Rabat.

Si c'est la guerre qu'ils veulent

Soyons clairs, car l'heure n'est plus aux euphémismes. L'Algérie ne veut pas la guerre. Elle n'a jamais été l'agresseur et ne le sera pas. Mais si le Makhzen, fort d'un texte arraché à New York, croit pouvoir étouffer le peuple sahraoui et redessiner seul la carte du Maghreb, qu'il sache ce qui l'attend. Le Polisario n'aura plus d'autre langage que celui des armes. Et l'Algérie ne laissera pas écraser un peuple frère à sa frontière, ni menacer ses intérêts vitaux.

L'Armée nationale populaire, héritière de l'Armée de libération nationale, est l'une des plus puissantes du continent. Elle n'a jamais été conçue pour l'aventure, mais pour la défense d'une souveraineté conquise au prix d'un sacrifice immense. Le gouvernement algérien en place l'a répété : la souveraineté et la sécurité de l'Algérie ne se négocient pas. Ceux qui jouent avec le feu à nos frontières en porteront seuls la responsabilité devant l'histoire.

Une guerre de haute intensité dans la région ne serait pas une promenade pour Rabat. Elle frapperait son économie, ses investisseurs, son tourisme, sa stabilité intérieure. Les capitales qui l'encouragent aujourd'hui seront les premières à regarder ailleurs le jour où les choses tourneront mal.

Le piège russe que Rabat refuse de voir

Il est un acteur dont le Makhzen devrait se méfier davantage que d'Alger : Moscou. Car si une guerre de haute intensité éclatait au Sahara occidental, il est une capitale qui aurait tout à y gagner, et ce n'est ni Rabat, ni Alger, ni Washington.

Le précédent iranien est éloquent. Depuis l'offensive américano-israélienne lancée contre l'Iran le 28 février 2026, la Russie engrange les dividendes d'une guerre qu'elle ne mène pas. Des armes promises à l'Ukraine ont été détournées vers le Moyen-Orient. La flambée des prix de l'énergie renfloue les caisses du Kremlin au moment même où son budget de guerre s'essoufflait. L'attention des chancelleries occidentales s'est déplacée loin du Donbass. Le président du Conseil européen lui-même a reconnu que Poutine était le grand gagnant de cette guerre.

Transposons ce schéma au Maghreb. Le Maroc est l'un des alliés majeurs de Washington hors de l'OTAN, le pivot de la présence militaire américaine en Afrique du Nord, le gardien de la rive sud du détroit de Gibraltar. Une guerre sur son flanc sud obligerait les États-Unis à choisir entre soutenir leur protégé et rester concentrés sur l'Europe de l'Est. Elle ferait trembler l'Espagne, la France et l'Italie, menacées par une crise migratoire et sécuritaire à leurs portes. Et elle ferait exploser les prix du gaz en Europe, au moment précis où le continent s'efforce de se passer du gaz russe. Pour Moscou, ce serait un second front ouvert contre l'Occident, sans qu'un seul soldat russe ait à le franchir.

Le Kremlin n'a pas besoin de tirer une seule balle au Sahara. Il lui suffit de laisser passer une résolution.

Voilà pourquoi la position de la Russie au Conseil de sécurité mérite d'être scrutée avec la plus grande lucidité. En 2025, Moscou s'est contentée de s'abstenir sur la résolution 2797, au nom d'une prétendue « neutralité active ». Elle cultive désormais avec Rabat une relation qu'elle qualifie d'amicale et de stratégique. Rien n'interdit de penser qu'elle laisse passer cette fois un texte qu'elle sait explosif, voire qu'elle le soutienne. Non par amour pour le Maroc, mais parce qu'une résolution qui ferme toute issue politique est la mèche idéale pour allumer un incendie qui affaiblirait Washington et soulagerait le front ukrainien.

Le Makhzen croit jouer les États-Unis contre l'Algérie. Il pourrait découvrir trop tard qu'il n'était qu'un pion dans une partie bien plus vaste. En poussant le Conseil de sécurité au-delà de toutes les lignes rouges, Rabat offre aux grandes puissances le conflit dont certaines rêvent. L'Algérie, elle, n'a jamais accepté d'être l'instrument de quiconque. Sa doctrine est connue : elle ne mène les guerres de personne, mais elle ne laissera personne mener la sienne à sa place.

Dernier avertissement avant le 31 octobre

Il est encore temps de reculer. Le texte du 20 octobre n'est qu'un premier jet, et des membres du Conseil de sécurité savent qu'on ne bâtit rien de durable sur la négation d'un peuple. Que le Maroc revienne au droit, à la Charte, à une solution réellement négociée qui laisse au peuple sahraoui le dernier mot.

Sinon, qu'il assume. Il pourra fêter son vote à Rabat. Mais il aura ouvert une porte qu'il ne saura plus refermer. L'Algérie, elle, restera debout, comme elle l'a toujours été : fidèle à ses martyrs, fidèle aux peuples qui luttent pour leur liberté, et inflexible face à quiconque menace sa souveraineté.

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Belgacem Merbah

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