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Pedro Sánchez, la fin politique ? Ceuta et le soupçon marocain

Pedro Sánchez, président du gouvernement espagnol
Pedro Sánchez, président du gouvernement espagnol depuis 2018. Photo : La Moncloa, via Wikimedia Commons.

Par Belgacem Merbah, le 6 octobre 2026

Pedro Sánchez sera candidat à sa propre succession le 29 novembre, mais il entre en campagne en homme déjà battu. La crise de Ceuta lui a retiré ce qui le maintenait au pouvoir depuis 2018 : la maîtrise du récit, la discipline de ses alliés et le bénéfice du doute. Le soupçon de complaisance envers Rabat, que ses adversaires nomment « haute trahison », n'est pas prouvé. Il n'a pas besoin de l'être pour le condamner politiquement.

Ceuta, l'été où l'État a perdu la main

En deux jours, environ 72 000 personnes sont entrées dans une ville de 85 000 habitants, et au moins 111 y ont perdu la vie. Madrid a d'abord minimisé, puis refusé l'état d'urgence nationale que réclamait le président de la ville, Juan Jesús Vivas. Dix semaines plus tard, plusieurs milliers de migrants campent encore sur les plages et la crise a emporté la législature.

Date (2026) Fait
5 octobre Sánchez convoque des législatives anticipées pour le 29 novembre, trois jours après l'abrogation de ses décrets logement par le Congrès (La Nación).
14 septembre À la télévision, il promet de régler la crise avant la fin de l'année et qualifie de « bulo » l'idée d'un chantage marocain lié à Pegasus (Infobae).
Début septembre L'Audiencia Nacional ouvre une enquête. L'ordonnance de la juge María Tardón reprend la thèse policière d'une participation d'agents marocains et annonce l'examen de la réaction du gouvernement aux alertes (elDiario.es).
27 août Des habitants incendient des abris de migrants sur une plage de Ceuta.
Début août Vingt-deux chefs de gouvernement de l'UE imputent la crise à la régularisation espagnole. L'Italie suspend Schengen pour les arrivées d'Espagne, la France rétablit ses contrôles.
30-31 juillet Entrée massive par Tarajal et Benzú, sous le regard d'abord passif des forces marocaines selon la presse.
20 juillet Sánchez se rend à Alger, première visite depuis quatre ans.
29 juin Le Tribunal suprême interdit les refoulements à chaud des migrants interceptés en mer.
Janvier Régularisation extraordinaire : plus d'un million de demandes.

Faits non sourcés dans le tableau : chronologie Wikipédia de la crise, consultée le 6 octobre 2026.

Le soupçon marocain : cinq ans d'accumulation

Le soupçon ne naît pas en 2026, il s'y cristallise. Trois épisodes l'ont construit, et chacun a laissé une question sans réponse.

  • Mai 2021. Huit mille personnes entrent à Ceuta après l'hospitalisation en Espagne du chef du Polisario. Le même mois, le téléphone de Sánchez est infecté par Pegasus. L'enquête de l'Audiencia Nacional n'a jamais identifié d'auteur, et le gouvernement n'a jamais désigné Rabat.
  • Mars 2022. Sánchez rompt avec des décennies de neutralité et endosse le plan marocain d'autonomie pour le Sahara occidental. Le Congrès n'est pas consulté, Alger suspend son traité d'amitié, et la contrepartie obtenue de Rabat reste introuvable.
  • Été 2026. Sánchez parle d'« attaque » et de violation de l'intégrité territoriale, mais refuse de nommer l'agresseur. Il affirme qu'aucune preuve solide n'établit une planification marocaine et remercie Rabat de sa coopération.

C'est ce troisième épisode qui transforme un procès d'intention en affaire d'État. Le rapport de la CENIF, l'unité de renseignement de la police des frontières, exclut un phénomène spontané et relève des indices d'organisation depuis le territoire marocain. La juge Tardón en reprend la thèse. Le gouvernement, lui, a continué de qualifier le Maroc de partenaire loyal, et la presse rapporte que la direction de la police a demandé des comptes aux auteurs du rapport (Infobae, Moncloa.com).

Un chef de gouvernement plus indulgent envers une puissance étrangère que sa propre police : voilà le fait politique. Vox y voit une « invasion » orchestrée, des éditorialistes de droite écrivent « haute trahison », et le maire de Ceuta résume le sentiment local en parlant de mépris. L'accusation prospère parce que Sánchez n'a jamais expliqué pourquoi il ménage Rabat.

La mécanique d'une mort politique

Un dirigeant meurt politiquement quand il ne décide plus ni du calendrier, ni du sujet, ni de ses alliés. Sánchez a perdu les trois en dix semaines.

Le calendrier. La dissolution n'est pas un coup de maître, c'est une issue de secours. Le Congrès a abrogé ses décrets logement le 2 octobre, et la presse décrit une décision arrachée par la majorité du PSOE et par ses propres ministres. L'homme qui avait surpris tout le monde en juillet 2023 subit cette fois l'élection qu'il convoque.

Le sujet. Sánchez veut une campagne sur le logement et le péril de l'extrême droite. Il aura une campagne sur la frontière. L'immigration est devenue un axe central du vote, et c'est le terrain exact où son bilan est indéfendable devant son propre électorat.

Les alliés. À Bruxelles, vingt-deux gouvernements sur vingt-sept ont signé contre lui, sociaux-démocrates danois compris. À Madrid, le bloc qui l'a investi plafonne à 142 sièges dans les projections, loin des 176 requis.

Sondage (octobre 2026) PP PSOE Lecture
40dB 31,6 % 27,4 % PP en tête de 4 points
SocioMétrica 143 sièges 106 sièges Vox à 62, la gauche du PSOE à 8
The Objective PP et Vox : 205 sièges Bloc de gauche : 142 1,2 million d'électeurs PSOE partis vers l'abstention

Le dernier chiffre est le plus grave. En 2023, la peur de Vox avait ramené la gauche aux urnes. En 2026, elle reste chez elle : on ne mobilise pas contre l'extrême droite un électeur qui doute de la loyauté de son propre candidat.

Ce que le dossier ne prouve pas

Aucun élément public n'établit que Sánchez ait agi pour le compte du Maroc. Une analyse sérieuse doit tenir cette ligne, précisément parce que la thèse inverse circule sans frein.

  • L'enquête ne vise pas une trahison. L'Audiencia Nacional instruit le franchissement de la frontière et la réaction de l'exécutif aux alertes. Aucune mise en cause pénale de Sánchez n'a été annoncée.
  • Le renseignement espagnol nuance. Sa première évaluation conclut que Rabat a laissé faire et exploité la vague, sans l'avoir planifiée. Le Maroc nie et dit avoir ouvert sa propre enquête.
  • Pegasus reste sans auteur. Le chantage est une hypothèse, sans pièce publique à l'appui. Sánchez la dément.
  • Le droit est exigeant. L'article 102 de la Constitution réserve au Tribunal suprême le jugement du chef du gouvernement. Pour trahison, l'accusation doit être proposée par un quart des députés et votée à la majorité absolue. Un magistrat cité par la presse rappelle qu'une décision politique ne devient pas automatiquement une haute trahison.
  • La chronologie contredit la thèse de l'agent. Un homme de Rabat ne se rend pas à Alger le 20 juillet. Si la vague est une représaille, elle signifie que le Maroc punit Sánchez, pas qu'il le tient.

L'explication la plus économe est moins romanesque. Depuis 2021, Sánchez a fait de l'apaisement avec Rabat la clé de voûte de sa politique migratoire. Reconnaître la main marocaine à Ceuta, c'était avouer que cinq ans de concessions n'avaient rien acheté. Il a préféré protéger sa politique plutôt que nommer l'agresseur : c'est une faute de jugement et de caractère, pas nécessairement un crime.

Mort politique, pas verdict pénal

Sánchez est politiquement mort parce que le soupçon est devenu le prisme unique à travers lequel l'Espagne le regarde. Chaque silence sur Rabat le confirme, chaque démenti le ravive. Il peut encore limiter la défaite le 29 novembre, comme il a déjoué les pronostics en 2023. Il ne peut plus gouverner un pays où sa parole sur la frontière sud n'est plus crue, ni par l'opposition, ni par sa police, ni par ses partenaires européens.

La suite se jouera après lui. Une majorité PP-Vox à 205 sièges disposerait de l'arithmétique pour ouvrir la procédure de l'article 102, ou plus sûrement une commission d'enquête sur Pegasus et le revirement saharien. La question marocaine survivra donc à sa carrière.

Pour le Maghreb, la leçon dépasse l'homme. La politique d'apaisement de Madrid envers Rabat a échoué sur son propre critère, la sécurité de la frontière. Le prochain gouvernement espagnol, quel qu'il soit, devra la réviser, et Alger comme Rabat le savent.

Belgacem Merbah

Sources

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