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Maroc – Israël : quand Ahmed Raissouni ose prononcer le mot « protectorat »

Géopolitique · Maroc – Israël

Maroc – Israël : quand Ahmed Raissouni ose prononcer le mot « protectorat »

Cinq ans après la normalisation, l'une des voix religieuses les plus écoutées du royaume affirme que le Maroc vit « une nouvelle période de protectorat ». Derrière la formule, une réalité documentée : une dépendance sécuritaire croissante envers Israël, justifiée par la menace supposée du voisin algérien.

Le mot est lourd dans la mémoire marocaine, car il renvoie directement au traité de Fès de 1912. C'est pourtant celui qu'a choisi Ahmed Raissouni, ancien président de l'Union internationale des oulémas musulmans, pour décrire la relation entre Rabat et Tel-Aviv. Les faits accumulés depuis cinq ans lui donnent largement raison.

Un marché conclu en décembre 2020

La normalisation n'est pas née d'une réconciliation entre deux peuples. Elle a été un échange : le 10 décembre 2020, Donald Trump a signé un décret reconnaissant la marocanité du Sahara en contrepartie de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël. Une déclaration conjointe tripartite a ensuite été signée le 22 décembre 2020, en présence du roi Mohammed VI.

Rabat a présenté cet accord comme une victoire pour son « intégrité territoriale ». Mais l'objet de l'échange en dit long sur sa nature. Le Maroc n'a pas obtenu le Sahara par le droit international ni par une décision de l'ONU. Il a acheté un soutien extérieur, et ce soutien avait un prix.

De la diplomatie au parapluie militaire

Ce qui devait être un simple rétablissement diplomatique s'est vite transformé en intégration sécuritaire.

Les accords de défense

Un accord de coopération militaire a été signé le 24 novembre 2021, lors de la visite au Maroc de Benny Gantz, alors ministre israélien de la Défense. En février 2023, Rabat a acquis le système antimissile Barak MX d'Israel Aerospace Industries pour environ 500 millions de dollars.

Le palier de 2026

Lors de la troisième réunion du comité militaire conjoint, début janvier 2026, les deux pays ont validé un plan prévoyant l'accélération des transferts technologiques et le développement conjoint de défense aérienne, de drones de nouvelle génération et de technologies satellitaires. Une usine de drones de BlueBird Aero Systems, filiale d'IAI, est entrée en service en avril 2026 dans la province de Benslimane, près de Casablanca. Israël s'intéresse aussi aux phosphates marocains pour sécuriser sa production d'engrais.

Déc. 2020Reconnaissance américaine du Sahara contre la normalisation
500 M$Contrat du système antimissile israélien Barak MX (2023)
3eRang d'Israël parmi les fournisseurs d'armes du Maroc

En retour, Israël a aligné sa diplomatie sur Rabat : en juillet 2023, Benyamin Netanyahu a informé le roi par lettre de la reconnaissance israélienne de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Protection militaire contre allégeance stratégique : c'est la mécanique classique d'un protectorat.

Le prétexte du « grand voisin »

Pour justifier cette dépendance, le discours officiel marocain agite une menace : l'Algérie. Même la presse marocaine favorable à la normalisation l'assume, en expliquant que le royaume s'est lancé dans un réarmement remarquable en invoquant l'hostilité algérienne.

C'est là que la logique du protectorat devient visible. Un État qui se sent plus faible que son voisin, et qui renonce à régler ses différends dans un cadre maghrébin, finit par chercher un garant étranger. En 1912, ce garant était la France. Aujourd'hui, c'est Israël, adossé à Washington. La menace algérienne, largement construite pour l'opinion intérieure, sert de justification à un abandon de souveraineté dans des domaines aussi sensibles que la défense, le renseignement et l'industrie militaire.

Raissouni : « une nouvelle période de protectorat »

C'est dans ce contexte que les propos d'Ahmed Raissouni ont fait l'effet d'une bombe. Le 23 octobre 2026, dans le podcast « Bisighatin Okhra » animé par Hamza El Fadil, il a affirmé que le Maroc vit une nouvelle période de protectorat à cause de la normalisation, en comparant la situation à celle qui a suivi le traité de protectorat français.

Selon lui, le mot « infiltration » ne suffit plus : la présence israélienne s'est transformée en une véritable conquête qui s'étend aux sphères économiques et sociales. Il établit un parallèle précis : comme en 1912, une présence étrangère déjà ancienne a été officialisée par un accord, puis s'est étendue.

« Nous vivons une nouvelle période de protectorat, c'est la réalité. »Ahmed Raissouni, podcast « Bisighatin Okhra », 23 octobre 2026

Raissouni a aussi rapporté le témoignage d'un agriculteur de sa connaissance : des acteurs israéliens repéreraient les bonnes terres agricoles par satellite, puis contacteraient les propriétaires pour leur proposer un achat ou, à défaut, un partenariat. Il s'agit d'un témoignage de seconde main, mais il illustre une inquiétude répandue sur la terre et la souveraineté alimentaire.

Le parallèle en un tableau

Protectorat de 1912Normalisation de 2020
Acte fondateurTraité de FèsDéclaration conjointe Maroc – États-Unis – Israël
Puissance tutélaireFranceIsraël, adossé aux États-Unis
Contrepartie avancéeRétablissement de l'ordre et protection du trôneReconnaissance de la souveraineté sur le Sahara
Domaines touchésDéfense, diplomatie, économieDéfense, renseignement, industrie militaire, agriculture
Différence majeureTransfert juridique de souverainetéAucun transfert formel : la dépendance est de fait

Pourquoi sa parole compte

On ne peut pas soupçonner Raissouni de complaisance envers l'Algérie. C'est le même homme qui, en 2022, qualifiait l'indépendance de la Mauritanie d'« erreur » et affirmait que les Marocains étaient prêts à marcher jusqu'à Tindouf. Ces propos avaient suscité une vague d'indignation en Algérie et en Mauritanie et provoqué son départ de l'Union des oulémas.

Quand un nationaliste marocain aussi intransigeant parle de protectorat, l'argument de la « propagande algérienne » ne tient plus. Le diagnostic vient de l'intérieur. Il vient même d'une famille politique dont le chef de l'époque, Saâdeddine El Othmani, avait signé l'accord en tant que chef du gouvernement.

Les objections marocaines

Les défenseurs de la normalisation avancent plusieurs arguments, qu'il faut examiner sérieusement.

  • La diversification. Rabat présente le plan militaire de 2026 comme une diversification de ses partenariats pour moderniser sa défense. Israël n'est d'ailleurs que le troisième fournisseur d'armes du royaume, derrière les États-Unis et la France.
  • La Palestine. Le palais réaffirme son soutien à la solution à deux États et à la préservation du caractère musulman d'Al-Qods, au titre de la présidence du Comité Al-Qods.
  • La liberté d'expression. Les autorités tolèrent les manifestations contre la normalisation, une souplesse que Raissouni lui-même a relevée.

Ces arguments ont du poids, mais ils passent à côté de l'essentiel. Le protectorat de 1912 ne supprimait pas le sultan, et il n'empêchait pas le Maroc d'avoir d'autres partenaires. Il plaçait les décisions vitales, sécurité et diplomatie, sous l'influence d'une puissance étrangère. La question n'est donc pas de savoir combien de fournisseurs a le Maroc. Elle est de savoir si Rabat pourrait aujourd'hui rompre avec Israël sans mettre en danger sa position sur le Sahara. Si la réponse est non, la dépendance est réelle.

Conclusion

La normalisation devait être un gain diplomatique. Elle est devenue un lien de dépendance qui touche l'armée, l'industrie, l'agriculture et la politique étrangère du royaume. En nommant cette réalité, Ahmed Raissouni a brisé un tabou. Ceux qui refusent ce terme feraient mieux de répondre à la question qu'il pose : un pays qui confie sa sécurité à une puissance étrangère, contre un voisin qu'il refuse d'affronter par le dialogue, est-il encore pleinement souverain ?

◆ ◆ ◆

Sources

Al3omk, « Raissouni au podcast "Bisighatin Okhra" : le Maroc vit une "nouvelle période de protectorat" », 23 octobre 2026 · Al Massae 24, « Raissouni met en garde contre l'influence israélienne au Maroc » · Al3omk, « Raissouni : la normalisation, péché historique » · Bladi.net, déclaration conjointe Maroc – États-Unis – Israël (décembre 2020) · Bladi.net, « Maroc-Israël : un plan militaire validé » et « Le Maroc s'arrime encore plus à l'armée israélienne » (2026) · Hespress FR, dossiers sur la coopération de défense et la visite de Benny Gantz · FNH, « Israël reconnaît la souveraineté du Maroc sur le Sahara » (juillet 2023) · TelQuel, « Marche sur Tindouf et la Mauritanie est une erreur : Ahmed Raissouni explique ses propos » (août 2022) · Bladi.net, « Ahmed Raissouni se retire définitivement de l'UISM ».

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