L'ONEE marocain : un déficit chronique face à des besoins énergétiques colossaux, et le prix de la perte du gaz algérien
Analyse · Énergie au Maroc
Des pertes qui approchent les 9 milliards de dirhams, et un plan d'équipement de 219 milliards dont près des trois quarts reposent sur le secteur privé.
Les chiffres du rapport annexé au projet de loi de finances 2027 révèlent une réalité qu'il n'est plus possible de dissimuler : le Maroc peine à financer par ses propres moyens les grands projets nécessaires pour sécuriser sa demande intérieure en électricité et en eau. L'Office national de l'électricité et de l'eau potable, colonne vertébrale de cette sécurité, devrait voir sa perte nette atteindre 8,625 milliards de dirhams fin 2026, après 6,963 milliards en 2025. Dans le même temps, le plan d'équipement 2026-2030 mobilise près de 177 milliards de dirhams pour l'électricité et 42,1 milliards pour l'eau potable.
Le fossé entre l'ambition des plans et la réalité des comptes est saisissant. Un établissement public censé porter la souveraineté énergétique du pays accumule les pertes et n'a exécuté en 2025 que 68 % de son budget d'investissement. Rien d'étonnant, dès lors, à ce que l'on compte sur le secteur privé pour financer 72 % du plan d'équipement, sans que le rapport précise la répartition de cette contribution entre l'électricité et l'eau. Ce choix trahit une contrainte financière bien plus qu'une vision stratégique. Le rapport reste d'ailleurs muet sur le coût que l'Office supportera pour chaque projet et sur ses répercussions possibles sur les factures des ménages.
Le gazoduc Maghreb-Europe : la facture que l'on ne mentionne pas
Derrière ces difficultés se cache un facteur que la communication officielle marocaine évite de nommer : l'arrêt des livraisons de gaz algérien par le gazoduc Maghreb-Europe en octobre 2021. Pendant près d'un quart de siècle, le Maroc a bénéficié de ce gaz en tant que pays de transit. Il en percevait une partie en nature au titre des droits de passage et achetait le reste à des conditions préférentielles. Ce gaz alimentait deux centrales stratégiques, Tahaddart près de Tanger et Aïn Béni Mathar dans l'Oriental, qui assurent près de 10 % de l'électricité consommée dans le royaume.
Faute de renouvellement du contrat, Rabat a dû improviser. Le pays achète désormais du gaz naturel liquéfié sur le marché international, le fait regazéifier dans les installations espagnoles, puis l'achemine vers son territoire par le même gazoduc, en sens inverse. La ministre de la Transition énergétique, Leïla Benali, reconnaissait alors que le Maroc n'avait jamais acheté de GNL auparavant. Le royaume a ainsi perdu un approvisionnement de proximité, bon marché et sans intermédiaire. Il dépend désormais des prix du marché mondial, des frais de regazéification et du transit par l'Espagne, qui devait tirer de ce seul service environ 10 millions d'euros. Aujourd'hui encore, le Maroc est le troisième client du gaz réexporté par l'Espagne, avec 21,7 % des volumes en 2026.
Un lien direct avec les comptes de l'Office
Le rapport lui-même fournit la clé de lecture. Il impute la hausse attendue de la perte nette en 2026 principalement au renchérissement de la facture des combustibles et au poids des charges financières. Il attribue aussi au coût du carburant le creusement de la perte d'exploitation, passée de 4,246 à 5,252 milliards de dirhams entre 2024 et 2025. Un pays qui obtenait une partie de son gaz sans dépenser de devises dépend désormais entièrement des marchés extérieurs pour ses combustibles, et ce basculement se lit clairement dans ces chiffres.
La flambée mondiale des prix de l'énergie depuis 2022 et la forte dépendance au charbon importé ont, certes, également pesé sur les comptes de l'Office. Mais la perte du gaz algérien demeure un facteur structurel qui n'a toujours pas été compensé.
Les grandes alternatives annoncées, un terminal national de réception de GNL ou le gazoduc Nigeria-Maroc, restent un horizon de moyen ou long terme. D'ici là, le Maroc s'appuie sur le charbon importé, sur le GNL transitant par l'Espagne et sur des partenaires privés : une souveraineté énergétique par procuration.
La vitrine des renouvelables : des promesses différées
La vitrine solaire n'échappe pas non plus aux fissures. En vertu d'une convention signée en novembre 2025, l'État prend en charge le déficit historique accumulé sur les centrales solaires thermiques, dans la limite de 3 milliards de dirhams étalés sur douze ans. Parallèlement, les actifs solaires et éoliens de l'Office sont progressivement transférés à l'Agence marocaine pour l'énergie durable, MASEN. Autrement dit, les projets présentés pendant une décennie comme un modèle à suivre ont laissé une dette que le contribuable doit aujourd'hui éponger.
Tel est le tableau que dressent les chiffres officiels eux-mêmes : des plans colossaux sans capacité propre de financement, un établissement public écrasé par les pertes et une sécurité énergétique louée à l'étranger. L'arrêt du gaz algérien n'aura été que le maillon qui a révélé la fragilité de tout l'édifice.
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