Accéder au contenu principal

Fin de la MINURSO : les sept contradictions d'une victoire proclamée par Rabat

Décryptage · Sahara occidental

Fin de la MINURSO : les sept contradictions d'une victoire proclamée par Rabat

Par Belgacem Merbah · 31 octobre 2026

Quelques heures après le double veto du Conseil de sécurité, le Cabinet royal marocain a salué la fin du mandat de la MINURSO comme une étape historique vers la « clôture définitive » du dossier du Sahara aux Nations unies. Derrière le triomphalisme du ton, le texte transforme un revers diplomatique en succès et accumule les contradictions.

Ce que dit le communiqué

Publié le soir du 30 octobre, le communiqué tient en quatre affirmations. La non-reconduction de la MINURSO serait un pas décisif vers la clôture du dossier à l'ONU. La mission devrait quitter les « provinces du Sud » dans les prochains jours, avec son personnel, ses véhicules, son matériel et ses symboles. Le Conseil de sécurité devrait cesser d'être saisi de la question, ce qui mettrait fin aux réunions périodiques, aux rapports du secrétaire général et aux briefings de son envoyé personnel. Enfin, l'événement est rattaché à la fête de l'Unité et présenté comme le passage d'une logique de gestion à une transformation profonde des paramètres du dossier.

À la lecture attentive, chacune de ces affirmations se heurte à la réalité des faits, ou aux positions défendues par Rabat lui-même.

1. Célébrer la défaite de son propre camp

Le texte que soutenait le Maroc, le projet américain, a été bloqué par le veto russe. La fin de la MINURSO n'est pas l'issue que Rabat recherchait : elle est la conséquence directe de son échec au Conseil de sécurité. Le projet américain devait consacrer l'autonomie comme seule base de négociation et effacer le référendum du nom de la mission. Rien de cela n'a été adopté. Le communiqué recycle ce revers en victoire, en comptant sur le fait que l'opinion retiendra le résultat sans s'interroger sur la manière dont il a été obtenu.

2. Une mission « nuisible » que Rabat voulait prolonger la veille

Le Cabinet royal décrit la MINURSO comme une mission héritée d'un contexte révolu et comme un instrument d'internationalisation du différend. Or le projet américain que le Maroc appuyait prorogeait la mission jusqu'au 31 octobre 2027, sous un autre nom. Si la mission posait vraiment problème, pourquoi en défendre la prolongation vingt-quatre heures plus tôt ? La réponse est limpide : ce n'était pas l'existence de la mission qui gênait Rabat, mais le mot « référendum » inscrit dans son nom.

Le 30 octobre au matin, la MINURSO était une mission à prolonger. Le soir, elle devenait un vestige à congédier.

3. Invoquer l'ONU, puis la congédier

Depuis un an, la diplomatie marocaine présente la résolution 2797 comme la consécration onusienne de son plan d'autonomie. Cette résolution reste en vigueur, et elle demande aux parties de négocier sous l'égide de l'envoyé personnel du secrétaire général. Déclarer le dossier clos aux Nations unies, c'est renier le texte même qui fondait la légitimité revendiquée par Rabat. La légalité onusienne est invoquée lorsqu'elle sert, puis récusée lorsqu'elle dérange.

4. Un plan d'autonomie qui suppose une négociation

Le plan marocain de 2007 a toujours été présenté comme la base d'une solution « mutuellement acceptable », c'est-à-dire négociée avec l'autre partie. Supprimer le cadre de cette négociation (les rapports, l'envoyé personnel, les réunions du Conseil) revient à vider ce plan de sa propre justification. Une autonomie imposée unilatéralement n'est plus un compromis : c'est un fait accompli, que le droit international ne reconnaît pas.

5. Défendre la trêve en chassant ceux qui la surveillent

Rabat affirme rester attaché au cessez-le-feu, tout en exigeant le départ de la seule présence internationale chargée de le surveiller. On ne peut pas défendre une trêve et congédier ceux qui la vérifient. Sans observateurs, chaque incident le long du mur deviendra une affaire de versions contradictoires, et le Maroc portera seul la responsabilité d'une stabilité qu'il ne pourra plus faire constater par un tiers.

6. Prêter au Conseil une décision qu'il n'a pas prise

Le 30 octobre, le Conseil de sécurité n'a rien décidé : aucun des deux textes n'a été adopté. Une absence de décision ne peut pas valoir retrait du dossier de l'ordre du jour, et cet ordre du jour relève du seul Conseil, pas d'un État qui n'y siège pas. Le communiqué tire d'un non-vote des conséquences que seule une décision formelle pourrait produire. Quant au statut du Sahara occidental comme territoire non autonome, il relève de l'Assemblée générale et n'est en rien affecté par la fin d'une mission de maintien de la paix.

7. Une rupture souveraine… suspendue à Washington

Le texte revendique une « transformation profonde des paramètres », comme si Rabat reprenait seul la main sur le dossier. En réalité, tout l'édifice repose sur le veto américain opposé au texte russe. Sans ce veto, la MINURSO aurait été prolongée sous son nom actuel. La « nouvelle phase » proclamée par le Maroc dépend donc entièrement de la constance d'un allié, dont les priorités peuvent évoluer d'une administration à l'autre.

Un texte pour l'opinion intérieure

Publié en pleine fête de l'Unité, le communiqué s'adresse moins aux chancelleries qu'à l'opinion marocaine. Il fallait éviter que le premier veto jamais opposé à un texte favorable au Maroc soit perçu comme un revers. D'où cette opération de requalification : l'échec devient une clôture, le vide devient une victoire.

Mais la communication ne change pas le droit. Le Sahara occidental reste inscrit à l'ONU comme territoire non autonome, la résolution 2797 demeure en vigueur, et l'envoyé personnel tient son mandat du secrétaire général, non de la MINURSO. En voulant sortir le dossier du cadre onusien, Rabat prend deux risques majeurs : se priver de la caution internationale qui légitimait son plan, et se retrouver seul garant d'une trêve qu'il dit défendre. La page de trente-cinq ans que le communiqué prétend tourner pourrait bien se rouvrir au premier incident sérieux.


Sources : Atlasinfo (texte du communiqué) · Le360 · Le Desk · Le Desk (veto russe) · Barlamane · Pointschauds

— Belgacem Merbah

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le Mythe du Soutien Marocain à la Révolution Algérienne : Une Histoire de Calculs et d’Opportunisme

L’histoire des relations entre le Maroc et la Révolution algérienne est souvent déformée par une propagande soigneusement entretenue par le régime marocain. Cette version des faits présente Mohamed V comme un allié indéfectible du peuple algérien dans sa lutte pour l’indépendance. Pourtant, une analyse minutieuse des événements démontre que ce soutien n’était ni désintéressé, ni motivé par une réelle solidarité. Il s’agissait avant tout d’un levier diplomatique visant à consolider le pouvoir du souverain marocain et à servir les ambitions territoriales du royaume chérifien. 1. Un Soutien Dicté par des Intérêts Stratégiques Lorsque la Guerre d’Algérie éclate en 1954, le Maroc, fraîchement indépendant depuis 1956, se trouve dans une position délicate. Mohamed V cherche à asseoir son autorité dans un pays encore fragile, marqué par des tensions internes et des incertitudes quant à son avenir politique. Dans ce contexte, le soutien à la lutte algérienne contre la France devient un outil...

La CIA déclassifie un document qui permet de comprendre les véritables motivations du Maroc dans la guerre des sables de 1963

Le 23 août 1957, un document confidentiel de la CIA a été rédigé, dévoilant des éléments cruciaux sur la politique française vis-à-vis de l’Algérie, alors en pleine guerre d’indépendance. Récemment déclassifié, ce document éclaire d’un jour nouveau les intentions de la France concernant les zones pétrolifères sahariennes et ses stratégies post-indépendance. À travers des manœuvres diplomatiques, économiques et géopolitiques, Paris cherchait à préserver son contrôle sur cette région stratégique. Un Sahara Algérien Indispensable à la France Selon ce document, la France considérait le Sahara algérien comme un territoire d’une importance capitale, non seulement pour ses ressources pétrolières et gazières, mais aussi pour son positionnement stratégique en Afrique du Nord. Dans cette optique, Paris envisageait de maintenir coûte que coûte sa mainmise sur la région, en la dissociant administrativement du reste de l’Algérie. Cette politique s’est concrétisée en 1957 par la création de deux dép...

Boualem Sansal gracié par le président Abdelmadjid Tebboune : un geste d’humanité ou une faute politique ?

L’annonce de la grâce présidentielle accordée à Boualem Sansal a provoqué surprise, débats et indignation en Algérie. L’écrivain franco-algérien, condamné à cinq ans de prison pour des propos jugés attentatoires à l’unité nationale, sera transféré en Allemagne pour y recevoir des soins, à la demande du président Frank-Walter Steinmeier. Si le geste semble motivé par des considérations humanitaires, il révèle en réalité un enchevêtrement diplomatique où s’affrontent principes de souveraineté, équilibres européens et calculs politiques. Un geste humanitaire à lecture diplomatique multiple Officiellement, la décision présidentielle s’inscrit dans le cadre d’une réponse “humanitaire” à une requête allemande. Boualem Sansal, âgé et malade, bénéficierait ainsi d’un transfert pour soins, dans un esprit de clémence et d’ouverture. Mais les observateurs attentifs savent que, derrière cette façade, se cache un jeu d’influences plus subtil. Depuis plusieurs mois, Paris cherchait à obtenir la libé...