« Sa mère est algérienne et il sait lire le Coran ? » : Benkirane, l'ingratitude érigée en humour
L'ancien chef du gouvernement marocain s'est moqué de la foi des Algériens. Il oublie que l'islam a gagné son pays en traversant l'Algérie, et que la confrérie dont le Maroc tire tant de prestige est née en terre algérienne.
Il y a des phrases qui condamnent leur auteur mieux que n'importe quel réquisitoire. Celle d'Abdelilah Benkirane en fait partie. Devant les députés de son parti, réunis à la Chambre des représentants à Rabat, alors qu'on proposait au député Mustapha Ibrahimi d'ouvrir la séance par une récitation du Coran, l'ancien chef du gouvernement marocain a lancé, goguenard, qu'il s'étonnait qu'un homme à la mère algérienne connaisse le Livre saint. Puis il a ri. Et la salle a ri avec lui.
Ce rire est une honte. Ce n'est pas l'écart d'un anonyme sur un réseau social : c'est la parole d'un homme qui a gouverné un pays, qui dirige encore un parti drapé dans la référence islamique, et qui a fait carrière en se posant en gardien de la foi et de la morale. Ce prétendu gardien vient, en une phrase, de mettre en doute la piété de tout un peuple musulman. On ne sait ce qui l'emporte ici : l'ignorance, l'arrogance ou la bassesse.
L'islam est arrivé au Maroc par l'Algérie
Puisque M. Benkirane semble avoir oublié ses leçons d'histoire, rappelons-les-lui. L'islam n'est pas né à Rabat ni à Fès. Il est venu de l'Orient, et pour atteindre l'extrême occident du Maghreb, il a dû traverser le Maghreb central, c'est-à-dire l'Algérie d'aujourd'hui. C'est là, dans la région de Tlemcen, qu'Abou al-Mouhajir Dinar a porté le message de l'islam et rallié le chef berbère Koceïla. C'est par cette même terre que Oqba ibn Nafi a mené sa grande chevauchée vers l'Atlantique, vers l'an 681. Avant d'être prêché au Maroc, le Coran a été récité en Algérie.
Autrement dit, M. Benkirane se demande si les Algériens savent lire le Coran, alors que c'est en franchissant leur terre que ce Coran est parvenu jusqu'à ses ancêtres. L'élève prétend faire passer l'examen au maître.
La Tijaniya, un trésor algérien
Le cas de la Tijaniya rend la provocation plus grotesque encore. Cette confrérie soufie, l'une des plus influentes du monde musulman, suivie par des millions de fidèles du Sénégal au Nigeria, du Mali au Soudan, est née en Algérie. Son fondateur, Sidi Ahmed Tijani, est né en 1737 à Aïn Madhi, près de Laghouat. C'est en Algérie, dans l'oasis de Boussemghoun, qu'il a fondé sa voie avant de s'installer à Fès, où il repose. Aïn Madhi et Temacine demeurent aujourd'hui encore des foyers vivants de la confrérie.
Le Maroc tire de ce mausolée de Fès un prestige spirituel et diplomatique considérable en Afrique. Il le doit à un Algérien. Qu'un dirigeant marocain raille la foi des Algériens tout en profitant de l'héritage d'un saint algérien, voilà une ingratitude qui frise l'indécence.
Une terre de savants et de martyrs
Faut-il encore rappeler les zaouïas et les écoles coraniques qui ont maintenu la flamme pendant des siècles ? Abdelhamid Ben Badis et l'Association des oulémas, qui ont sauvé la langue arabe et la religion face à une colonisation résolue à les effacer ? Les générations de moudjahidines montés au maquis au nom de Dieu et de la patrie ? Pendant cent trente-deux ans, le peuple algérien a défendu sa foi au prix du sang. Aujourd'hui encore, des enfants algériens remportent les concours internationaux de mémorisation du Coran.
Ce peuple n'a de leçon de piété à recevoir de personne. Et sûrement pas d'un tribun en quête de rires faciles.
Une excuse qui aggrave l'insulte
Face au tollé, M. Benkirane a tenté de se rattraper. Il se dirait « fier » des origines algériennes de son député, avant d'ajouter aussitôt, toujours hilare, que les Algériens ont la tête dure. Pour effacer un cliché, il en sert un second. Ce n'est pas une excuse, c'est une récidive. Aucun mot de regret n'a été adressé ni au député, ni à sa mère, ni au peuple algérien.
Le symptôme d'un climat
Cet épisode n'est pas un accident. Il s'inscrit dans un climat où le dénigrement de l'Algérie est devenu, dans certains cercles politiques et médiatiques du royaume, un réflexe rentable. Frapper le voisin fait rire, rassemble et détourne l'attention des vrais problèmes. Quand ce réflexe gagne un ancien chef de gouvernement, en pleine réunion parlementaire, c'est qu'il est profondément enraciné.
L'hypocrisie atteint son comble quand on se souvient que c'est le parti de M. Benkirane qui, par la main de son successeur Saâdeddine El Othmani, a signé l'accord de normalisation avec l'entité sioniste. Celui qui a avalé cette couleuvre n'a aucune autorité pour juger la foi des autres.
Le verdict
En moquant la foi des Algériens, Abdelilah Benkirane n'a pas atteint l'Algérie. Il a révélé sa propre ignorance de l'histoire de son pays, renié la dette spirituelle qu'il doit à ses voisins, et abaissé la fonction qu'il a occupée.
﴿ لَا يَسْخَرْ قَوْمٌ مِّن قَوْمٍ عَسَىٰ أَن يَكُونُوا خَيْرًا مِّنْهُمْ ﴾
« Qu'un groupe ne se moque pas d'un autre groupe : ceux-ci sont peut-être meilleurs qu'eux. »
Sourate Al-Hujurat, verset 11M. Benkirane, qui aime tant citer les versets, aurait dû méditer celui-là avant d'ouvrir la bouche. Il aurait aussi dû se souvenir par quel chemin le Coran est arrivé jusqu'à lui.
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