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Le pacte de La Mecque à l'épreuve d'Ansar Allah : une dissuasion qui n'a pas dissuadé

Le 7 août 2026, au palais Al-Safa, Riyad, Ankara et Islamabad proclamaient qu’une attaque contre l’un serait une attaque contre les trois. Six semaines plus tard, l’Arabie saoudite brûle, ses villes du Sud comptent leurs blessés, sa capitale est visée, et le pacte n’a pas été activé.

Ankara Riyad Islamabad « une attaque contre l’un est une attaque contre les trois » Ansar Allah
Le triangle de La Mecque : une promesse de défense collective restée sans traduction militaire face aux frappes houthies.

J’écrivais récemment que l’accord de La Mecque ne serait pas jugé à la guerre qu’il mènerait, mais à celle qu’il aurait contribué à empêcher. Le verdict est tombé plus vite que prévu. Ansar Allah a posé la seule question qui compte pour une alliance défensive : un adversaire croit-il qu’elle se battra ? La réponse des Houthis a été non. Et jusqu’ici, les faits leur donnent raison.

Quarante-huit heures

Le premier démenti est presque cruel par sa précision. Le porte-parole militaire houthi Yahya Saree a revendiqué une frappe de drone contre une installation saoudienne, dont le ministère de l’Énergie a confirmé l’incendie, quarante-huit heures seulement après la cérémonie de La Mecque. Ni Ankara ni Islamabad n’ont réagi.

La séquence ne commençait pas là. Dès le 20 juillet, les Houthis avaient décrété un blocus des ports et navires saoudiens à Bab el-Mandeb, puis revendiqué trois jours plus tard des frappes contre deux pétroliers saoudiens en mer Rouge. Le pacte a donc été signé en pleine guerre, contre un adversaire déjà actif. Il ne s’agissait pas d’anticiper une menace, mais d’y répondre. C’est ce qui rend son silence si lourd.

  • 20 juillet 2026Ansar Allah décrète le blocus des ports et navires saoudiens à Bab el-Mandeb.
  • 23 juilletFrappes revendiquées contre deux pétroliers saoudiens en mer Rouge.
  • 7 aoûtSignature de l’accord de défense commune au palais Al-Safa, à La Mecque.
  • Environ 48 heures plus tardFrappe de drone contre une installation saoudienne. Aucune réaction turque ni pakistanaise.
  • 8 septembreVague de frappes sur le sud du Royaume : plus de 70 blessés, incendies sur des sites pétroliers.
  • 17 septembrePremier mort dans le Royaume, à Taëf. Un drone visant La Mecque est intercepté.
  • 19 septembrePremière tentative de frappe balistique contre Riyad depuis le début de l’escalade.

L’escalade de septembre

Puis vint septembre. Le 8, une vague d’attaques houthies a blessé plus de soixante-dix personnes et provoqué des incendies dans plusieurs installations pétrolières et infrastructures du sud du Royaume, à Abha, Jazan, Najran et Khamis Mushait. Ces frappes ont suivi des semaines d’affrontements entre les Houthis et les forces yéménites soutenues par Riyad, qui ont brisé une trêve de quatre ans.

Épais panache de fumée noire s’élevant au-dessus d’une ville saoudienne
Un panache de fumée noire au-dessus d’une ville saoudienne après une frappe contre une installation pétrolière.

Sur le terrain, Ansar Allah a changé d’échelle. Les Houthis ont réalisé leur plus importante avancée territoriale depuis des années en descendant la côte de la mer Rouge jusqu’au détroit de Bab el-Mandeb, menaçant directement les exportations pétrolières saoudiennes. Or ces exportations avaient justement été déroutées vers la mer Rouge après la fermeture d’Ormuz. Riyad se retrouve pris entre deux verrous.

Le 17 septembre, les débris d’un drone intercepté dans la région de Taëf ont tué un résident yéménite, premier mort annoncé dans le Royaume depuis l’intensification des attaques. Puis la symbolique a atteint son paroxysme : l’Arabie saoudite a affirmé avoir neutralisé un drone houthi qui se dirigeait vers La Mecque. La ville même qui a donné son nom au pacte. Enfin, Riyad a indiqué que les Houthis avaient tenté de frapper la capitale avec un missile balistique, une première depuis le début de cette escalade.

Pourquoi le pacte est resté muet

Il faut être rigoureux : juridiquement, le pacte n’a pas « échoué » à s’activer, car il n’était pas encore activable. Selon un responsable turc, Ankara n’a pas encore soumis l’accord à son Parlement et pourrait ne pas le faire avant octobre ; le Pakistan doit lui aussi achever sa procédure interne, tandis que Riyad peut ratifier par décret royal. Les trois pays n’ont élaboré ni plans de défense conjoints, ni règles d’engagement, ni mécanismes de coordination, ce qui pourrait prendre plusieurs années.

Et même ratifié, l’article de défense collective n’aurait rien d’automatique. Une attaque contre un membre ne déclenche pas de riposte militaire : Riyad doit formuler une demande officielle, suivie de consultations sur la nature de l’aide. Or des responsables turcs et pakistanais affirment n’avoir reçu aucune demande saoudienne d’assistance.

  1. Signature à La Mecque, 7 août
  2. Ratification turque et pakistanaise
  3. Plans et commandement conjoints
  4. Demande officielle de Riyad
  5. Consultations puis riposte

La chaîne d’activation du pacte : seule la première étape a été franchie.

Mais c’est précisément là que réside l’échec. Une clause de défense collective vaut par la perception qu’en a l’adversaire, pas par ses articles. Un pacte signé en grande pompe à quelques pas de la Kaaba, sans ratification, sans commandement, sans plans et sans demande d’activation, n’est pas une dissuasion. C’est une déclaration d’intention. Ansar Allah l’a lue comme telle.

Le précédent de 2015

L’histoire, décidément, ne se répète pas : elle rime. En avril 2015, au début de l’intervention saoudienne au Yémen, Riyad avait demandé au Pakistan des avions de combat, des troupes au sol et des navires de guerre. Le Parlement pakistanais avait voté la neutralité, douchant les espoirs saoudiens d’un soutien militaire extérieur à la région. Le ministre de la Défense de l’époque expliquait déjà que cette crise avait aussi ses lignes de fracture au Pakistan, qu’il ne voulait pas réveiller.

2015

Riyad demande avions, troupes et navires au Pakistan. Le Parlement vote la neutralité. Ministre de la Défense : Khawaja Asif.

2026

Un pacte de défense commune est signé. Islamabad exclut toute riposte militaire à ce stade. Ministre de la Défense : Khawaja Asif.

Ce ministre s’appelait Khawaja Asif. Onze ans plus tard, c’est toujours lui qui parle au nom d’Islamabad. Il affirme désormais que l’accord de La Mecque s’applique et que le Pakistan remplira son devoir, tout en ajoutant que la protection des lieux saints n’a pas besoin d’un traité. Dans le même temps, Islamabad précise qu’aucune riposte militaire n’est en discussion au titre de l’accord, et qu’il agira « le moment venu ».

Tout est dit. Le Pakistan protégera La Mecque, obligation religieuse et politique qu’aucun gouvernement ne peut ignorer. Il ne fera pas la guerre au Yémen. C’était exactement la faiblesse doctrinale que j’avais identifiée : Islamabad regarde vers l’Inde, compte une importante minorité chiite et coopère avec Téhéran au Baloutchistan. Les Houthis, supplétifs de l’Iran, ne sont pas son ennemi.

Ankara : une solidarité technique

La Turquie a attendu six semaines pour parler. Le 19 septembre, Hakan Fidan a évoqué de très graves atteintes à la souveraineté saoudienne et s’est dit prêt à répondre à d’éventuels besoins militaires du Royaume, notamment sur certains aspects techniques. Le vocabulaire est révélateur : « besoins techniques », pas engagement. Ankara offre ce qu’elle voulait vendre dès le départ, son industrie de défense, et non ses soldats.

Fidan a surtout jugé inacceptable que l’Arabie saoudite soit entraînée dans la guerre américano-iranienne, à laquelle elle ne souhaite pas participer. Autrement dit, la Turquie refuse d’y entrer elle-même par la porte yéménite.

Le paradoxe égyptien et le vide américain

Le plus ironique est ailleurs. Faute d’alliés mobilisables au sein du pacte, Riyad frappe à d’autres portes. Selon deux responsables régionaux, le Royaume manque d’intercepteurs et a sollicité la France, le Royaume-Uni, le Pakistan et l’Égypte pour un soutien en défense aérienne, une démarche motivée par l’épuisement des stocks américains après six mois de guerre contre l’Iran.

L’Égypte, écartée de La Mecque, redevient donc indispensable. Riyad a choisi pour l’heure de donner sa chance à la diplomatie, portée par Oman et l’Égypte. Le Caire n’a pas été convié à la naissance du pacte, mais c’est vers lui qu’on se tourne quand le pacte se tait.

Quant à Washington, dont la défaillance avait justifié toute cette architecture, il confirme le diagnostic. Donald Trump a repoussé les demandes saoudiennes de soutien militaire contre les Houthis, avec lesquels Washington avait conclu un cessez-le-feu l’an dernier. Le Royaume se retrouve ainsi entre un garant américain qui se retire et des alliés régionaux qui ne sont pas encore arrivés.

Leçon pour le Maghreb

Pour nous, Maghrébins, la leçon est double. D’abord, elle conforte une intuition ancienne de la doctrine algérienne : un pacte militaire ne vaut que ce que valent les intérêts réellement partagés de ses membres. Une signature ne crée pas une communauté stratégique. Ensuite, elle rappelle qu’une architecture de sécurité ne s’improvise pas dans l’urgence d’une crise : elle se construit par des années d’interopérabilité, de doctrine commune et de définition partagée de la menace.

Conclusion : la dissuasion ne se proclame pas

Le pacte de Bagdad était mort d’un déficit de légitimité. Le pacte de La Mecque n’est pas mort, mais il a perdu sa première bataille, celle de la crédibilité, avant même d’exister juridiquement. Il pourrait encore s’institutionnaliser, se doter d’états-majors, devenir un jour une véritable alliance. Mais Ansar Allah a déjà démontré qu’il ne croyait pas au scénario d’une riposte commune.

En matière de dissuasion, la croyance de l’adversaire est la seule réalité qui compte. Une clause de défense collective que personne ne craint n’est pas une clause de défense. C’est un communiqué.

Belgacem Merbah

Commentaires

  1. Salem Belgacem, comme quoi mieux vaut être solide mais seul que fragile à plusieurs

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