Royal Air Maroc face à une double peine : fermeture de l’espace aérien algérien et explosion des coûts du kérosène
L’évolution récente du transport aérien maghrébin met en lumière deux trajectoires opposées. D’un côté, Air Algérie annonce l’ouverture simultanée de quatre nouvelles lignes internationales vers Berlin, Brazzaville, Conakry et Lagos/Abuja. De l’autre, Royal Air Maroc (RAM), pourtant longtemps considérée comme le principal hub aérien du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest, est contrainte de revoir certaines de ses ambitions face à une hausse durable de ses coûts d’exploitation.
Cette situation n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte de plusieurs facteurs structurels dont les plus importants sont la fermeture de l’espace aérien algérien aux appareils marocains depuis 2021 et l’augmentation spectaculaire des prix du kérosène observée ces dernières années.
La fermeture de l'espace aérien algérien : un choc géographique majeur
Depuis septembre 2021, les avions immatriculés au Maroc ne peuvent plus survoler le territoire algérien.
Pour Royal Air Maroc, cette décision a profondément modifié la géographie de son réseau aérien.
Avant cette fermeture, les vols reliant Casablanca à l'Afrique de l'Est, au Moyen-Orient ou à certaines destinations européennes empruntaient naturellement le ciel algérien, permettant des itinéraires relativement directs.
Désormais, les appareils de RAM doivent contourner l'Algérie, soit par l'Atlantique, soit par la Méditerranée orientale, selon les destinations concernées.
Ces détours se traduisent par :
- une augmentation des temps de vol ;
- une consommation supplémentaire de carburant ;
- des coûts d'exploitation plus élevés ;
- une mobilisation plus longue des équipages ;
- une diminution de la rentabilité des lignes concernées.
Pour une compagnie aérienne, quelques dizaines de minutes supplémentaires sur chaque rotation peuvent représenter plusieurs millions d'euros de charges additionnelles sur une année.
La problématique est encore plus sensible pour une compagnie qui a fondé une grande partie de son modèle économique sur le transit international via Casablanca.
La flambée des prix du kérosène aggrave la situation
À cette contrainte géographique s'ajoute un facteur économique majeur : l'augmentation des prix du carburant aérien.
Le kérosène représente généralement entre 25 % et 40 % des coûts d'exploitation d'une compagnie aérienne selon les périodes.
Lorsque les cours de l'énergie augmentent fortement, les compagnies les plus exposées aux longues distances sont souvent les premières touchées.
Or, l'allongement des trajets imposé à Royal Air Maroc augmente mécaniquement sa consommation de carburant au moment même où celui-ci coûte plus cher.
La compagnie se retrouve donc confrontée à une double pénalité :
- Davantage de carburant consommé.
- Un carburant plus cher.
Cette situation réduit les marges financières, limite la capacité d'investissement et rend plus difficile l'ouverture de nouvelles routes.
Le projet de hub de Casablanca sous pression
Depuis plus de vingt ans, le Maroc a massivement investi pour faire de Casablanca l'un des principaux hubs du continent africain.
La stratégie était simple : utiliser la position géographique du royaume pour relier l'Europe à l'Afrique de l'Ouest et à l'Afrique centrale.
Cette approche a permis à Royal Air Maroc de devenir un acteur majeur du transport aérien africain et d'attirer des millions de passagers en transit.
Cependant, la fermeture de l'espace aérien algérien modifie une partie des avantages compétitifs dont bénéficiait historiquement Casablanca.
Pour certains itinéraires, les temps de parcours augmentent et les coûts opérationnels suivent la même tendance.
Dans un secteur où la rentabilité dépend souvent de quelques points de marge, cette évolution pèse sur la compétitivité du modèle.
Air Algérie passe à l’offensive
Pendant ce temps, Air Algérie semble engager une stratégie inverse.
L'annonce de nouvelles lignes vers Berlin, Brazzaville, Conakry et Lagos/Abuja s'inscrit dans un projet beaucoup plus vaste que la simple extension du réseau.
La compagnie nationale algérienne cherche désormais à transformer Alger en plateforme de correspondance entre l'Europe et l'Afrique.
Le retour de Berlin, abandonnée il y a plus de dix ans, témoigne de la volonté de reconquérir certaines destinations européennes.
L'ouverture de nouvelles dessertes africaines vise quant à elle à capter une clientèle à forte croissance : les diasporas africaines installées en Europe.
Les communautés nigérianes, guinéennes ou congolaises représentent plusieurs millions de voyageurs potentiels qui transitent actuellement via Casablanca, Istanbul, Paris ou les hubs du Golfe.
L'objectif d'Alger est donc de récupérer une partie de ces flux.
Le renouvellement de la flotte change également la donne
Un autre élément mérite d'être souligné : la modernisation de la flotte d'Air Algérie.
Les nouvelles liaisons africaines seront notamment opérées par les Boeing 737 MAX 9 récemment acquis.
Ces appareils consomment moins de carburant que les générations précédentes et offrent une meilleure rentabilité sur les lignes moyen-courriers.
À l'heure où le prix du kérosène demeure un sujet central pour toutes les compagnies aériennes, disposer d'avions plus économes devient un avantage concurrentiel déterminant.
Cela permet à Air Algérie de soutenir son expansion tout en maîtrisant davantage ses coûts.
Une recomposition du transport aérien maghrébin
Au-delà des rivalités entre compagnies nationales, ce qui se dessine aujourd'hui est une véritable recomposition du transport aérien en Afrique du Nord.
Pendant longtemps, Casablanca a bénéficié d'un quasi-monopole régional sur les flux Europe-Afrique de l'Ouest.
Aujourd'hui, Alger affiche clairement son ambition de s'imposer comme un hub alternatif.
La fermeture de l'espace aérien algérien a certes créé des tensions géopolitiques, mais elle a également produit des conséquences économiques directes pour Royal Air Maroc, dont le modèle repose fortement sur l'optimisation des flux de transit internationaux.
Dans le même temps, Air Algérie bénéficie d'un avantage géographique naturel pour les liaisons reliant l'Europe à l'Afrique subsaharienne et semble désormais décidée à l'exploiter pleinement.
Conclusion
L'annonce des nouvelles routes d'Air Algérie ne constitue pas simplement une opération commerciale. Elle symbolise l'émergence d'une nouvelle stratégie visant à faire d'Alger une plateforme incontournable entre l'Europe et l'Afrique.
À l'inverse, Royal Air Maroc doit aujourd'hui faire face à une équation particulièrement complexe : des itinéraires allongés par la fermeture de l'espace aérien algérien, une facture énergétique accrue par la hausse du kérosène et une concurrence régionale de plus en plus ambitieuse.
Dans cette bataille pour le contrôle des flux aériens africains, l'enjeu dépasse largement quelques lignes aériennes supplémentaires. Il s'agit d'une compétition stratégique pour devenir le principal hub du Maghreb et capter une part croissante du marché africain du transport aérien au cours de la prochaine décennie.
Par Belgacem Merbah
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