Depuis plusieurs années, le Maroc s’efforce de projeter l’image d’une puissance régionale montante, capable d'attirer les investissements, de développer des infrastructures modernes et de jouer un rôle central en Afrique et en Méditerranée. Pourtant, derrière cette communication ambitieuse se cache une réalité moins connue : la forte dépendance énergétique du Royaume vis-à-vis de l’Espagne.
Les révélations de plusieurs médias espagnols publiées en août 2026 mettent en lumière une situation stratégique délicate pour Rabat : une partie significative de son électricité est importée depuis l’Espagne, tandis que la totalité du gaz naturel acheté sur les marchés internationaux transite par des infrastructures espagnoles avant d’atteindre le territoire marocain.
Cette réalité soulève une question fondamentale : comment un pays qui aspire à devenir une puissance régionale peut-il accepter une telle vulnérabilité énergétique ?
Une dépendance électrique structurelle
Le Maroc et l’Espagne sont reliés par plusieurs interconnexions électriques sous-marines à travers le détroit de Gibraltar. Ces infrastructures permettent des échanges permanents d’électricité entre les deux pays. Toutefois, les flux observés ces dernières années montrent un déséquilibre évident : l’électricité circule majoritairement dans le sens Espagne-Maroc.
Selon les données rapportées par la presse espagnole, près de 90 % des échanges électriques entre les deux pays ont bénéficié au Maroc en 2025, et cette proportion aurait dépassé 97 % au cours des douze derniers mois.
Dans certaines périodes de forte consommation, l’électricité importée d’Espagne couvrirait entre 8 % et 15 % de la demande marocaine, voire davantage lorsqu'on tient compte du gaz utilisé pour alimenter les centrales électriques du Royaume.
Cette situation est devenue particulièrement critique après la rupture des relations énergétiques entre l’Algérie et le Maroc en 2021, qui a entraîné l'arrêt des échanges électriques directs entre les deux voisins. Depuis lors, l’Espagne constitue la seule connexion électrique internationale réellement opérationnelle du système énergétique marocain.
Le gaz : une dépendance encore plus forte
Si la dépendance électrique est importante, celle concernant le gaz naturel est encore plus frappante.
Depuis la fermeture du gazoduc Maghreb-Europe dans son sens historique après la crise algéro-marocaine, Rabat a dû trouver un nouveau modèle d’approvisionnement. Le Royaume achète désormais du gaz naturel liquéfié (GNL) sur les marchés internationaux, principalement auprès de fournisseurs étrangers, mais ne dispose toujours pas de capacités suffisantes de regazéification.
Conséquence : le gaz est d’abord acheminé vers les terminaux espagnols, où il est regazéifié avant d’être renvoyé vers le Maroc via le gazoduc Maghreb-Europe utilisé désormais en sens inverse.
Autrement dit, l’intégralité du gaz importé par le Maroc dépend aujourd’hui du bon fonctionnement des infrastructures énergétiques espagnoles.
Une telle configuration est rare pour un État qui se présente comme un acteur stratégique régional.
Un rapport de force géopolitique sous-estimé
La crise migratoire ayant touché Ceuta durant l’été 2026 a remis cette question au centre du débat politique espagnol.
Plusieurs analystes et responsables économiques espagnols ont souligné que Madrid disposait d’un levier de pression beaucoup plus important qu’on ne l’imagine généralement : celui de l’énergie.
Même si le gouvernement espagnol a officiellement exclu toute sanction énergétique contre le Maroc, le simple fait que cette hypothèse ait été publiquement évoquée démontre l’importance stratégique de cette dépendance.
Dans les relations internationales, le pouvoir n’est pas seulement celui que l’on exerce, mais aussi celui que l’on pourrait exercer.
L’existence même d’une vulnérabilité énergétique constitue donc un facteur que Rabat ne peut ignorer dans son calcul diplomatique vis-à-vis de Madrid.
Le paradoxe marocain
Cette dépendance crée un paradoxe particulièrement intéressant.
D’un côté, le Maroc cherche à affirmer son influence régionale, à renforcer sa position en Afrique et à devenir un hub logistique et industriel entre l’Europe et le continent africain.
De l’autre, sa sécurité énergétique demeure fortement liée aux infrastructures d’un pays étranger dont les intérêts peuvent parfois diverger des siens.
Ce paradoxe révèle les limites du modèle énergétique marocain actuel.
Malgré les progrès réalisés dans les énergies renouvelables, notamment dans le solaire et l’éolien, le Royaume dépend encore largement des importations pour satisfaire ses besoins énergétiques croissants.
Les grands projets comme Noor Ouarzazate ont amélioré l’image du pays, mais ils n’ont pas supprimé la nécessité d’importer du gaz et de l’électricité lorsque les conditions de production nationale ne suffisent pas.
L’Algérie : un avantage stratégique durable
Dans ce contexte, la situation algérienne apparaît sensiblement différente.
Grâce à ses importantes réserves de gaz naturel et à ses capacités de production électrique, l’Algérie conserve une autonomie énergétique nettement supérieure à celle du Maroc.
Cette autonomie lui permet non seulement de satisfaire l’essentiel de sa demande intérieure, mais également de demeurer un fournisseur énergétique majeur pour plusieurs pays européens. Cette position renforce son poids diplomatique et réduit considérablement sa vulnérabilité face aux pressions extérieures.
À l’inverse, le Maroc reste exposé aux fluctuations des marchés internationaux ainsi qu’aux décisions prises par les infrastructures intermédiaires dont il dépend.
Conclusion
L’affaire énergétique maroco-espagnole met en lumière une réalité souvent occultée dans les débats géopolitiques : derrière les discours de puissance et les ambitions régionales, la souveraineté passe avant tout par la maîtrise des ressources stratégiques.
Aujourd’hui, le Maroc demeure fortement dépendant de l’Espagne pour son approvisionnement en gaz et pour une part importante de sa consommation électrique.
Tant que Rabat ne disposera pas d’une autonomie énergétique plus solide, cette dépendance continuera à constituer un facteur de fragilité stratégique. Dans un environnement méditerranéen marqué par les tensions migratoires, les rivalités régionales et les enjeux de sécurité, l’énergie reste plus que jamais un instrument de puissance et un élément central de la souveraineté nationale.
Par Belgacem Merbah
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