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Espagne–Maroc : le spectre de l’erreur de calcul et les limites de la stratégie de pression

La tribune publiée le 18 août 2026 dans El Español par l’analyste militaire et géopolitique espagnol Yago Rodriguez a le mérite de replacer au centre du débat une question rarement abordée sans passion ni postures idéologiques : celle du risque d’escalade involontaire entre l’Espagne et le Maroc. Loin de prédire une guerre imminente, Rodriguez attire l’attention sur un phénomène bien connu des stratèges : les conflits ne naissent pas toujours d’une volonté délibérée de faire la guerre, mais souvent d’une erreur d’appréciation, d’une mauvaise lecture des intentions adverses ou d’une succession d’incidents mal maîtrisés.

Le danger n’est pas la guerre, mais la croyance que l’autre ne réagira pas

L’argument central développé par l’analyste espagnol repose sur la notion d’« erreur de calcul stratégique ». Dans l’histoire contemporaine, de nombreuses crises ont dégénéré parce qu’un acteur estimait que son adversaire n’oserait pas répondre.

Selon Rodriguez, le risque principal réside dans l’hypothèse où certains cercles décisionnels marocains finiraient par considérer que l’Espagne, affaiblie par ses rivalités politiques internes ou soucieuse de préserver ses relations économiques avec Rabat, serait incapable ou réticente à réagir fermement à une montée de la pression autour de Ceuta et Melilla.

Cette lecture repose sur une logique classique des relations internationales : lorsqu’un État croit que les coûts d’une réponse adverse seront supérieurs à ses bénéfices, il peut être tenté de tester les limites du statu quo. C’est précisément cette dynamique que l’analyste estime préoccupante.

Ceuta et Melilla : une question toujours explosive

Pour Madrid, Ceuta et Melilla ne sont pas négociables. Ces deux enclaves constituent juridiquement et politiquement une partie intégrante de l’Espagne.

Pour Rabat, en revanche, leur existence demeure un sujet sensible lié à une vision plus large de la souveraineté territoriale.

Cette divergence fondamentale explique pourquoi chaque tension migratoire, chaque incident maritime ou chaque controverse diplomatique est perçue par les autorités espagnoles à travers le prisme de la sécurité nationale.

La crise migratoire de 2021 à Ceuta a profondément marqué les responsables politiques espagnols. Elle a démontré que les flux migratoires pouvaient devenir un puissant instrument de pression géopolitique. Depuis, Madrid observe avec une vigilance accrue toute évolution susceptible d’affecter l’équilibre existant.

La montée en puissance militaire marocaine : atout ou facteur de risque ?

Ces dernières années, le Maroc a engagé un vaste programme de modernisation de ses forces armées. Acquisition de systèmes sophistiqués, renforcement des capacités navales, développement de la surveillance aérienne et montée en gamme technologique figurent parmi les priorités du royaume.

Cette évolution est légitime dans le cadre de la souveraineté nationale et s’inscrit dans une tendance observée dans de nombreux pays.

Cependant, Rodriguez soulève une question importante : lorsqu’un État améliore rapidement ses capacités militaires, existe-t-il un risque que certains décideurs surestiment les avantages que leur procure ce nouvel équilibre des forces ?

Selon lui, le danger ne réside pas dans les équipements eux-mêmes, mais dans l’éventuelle perception qu’ils pourraient favoriser une politique plus audacieuse vis-à-vis de l’Espagne. Or, l’histoire montre que les guerres naissent souvent moins de la puissance réelle que de l’illusion de la puissance.

L’Espagne d’aujourd’hui n’est pas celle que certains imaginent

Un autre élément mis en avant par l’analyste espagnol concerne la perception de la détermination de Madrid.

Les débats parlementaires, les alternances politiques ou les divisions idéologiques peuvent parfois donner l’impression d’un État fragilisé. Pourtant, lorsqu’il s’agit de questions touchant à l’intégrité territoriale, les institutions espagnoles ont traditionnellement présenté un front beaucoup plus uni.

En cas de crise majeure autour de Ceuta ou Melilla, la réaction ne serait pas uniquement espagnole. Elle s’inscrirait dans un cadre plus large impliquant l’Union européenne et les alliances de sécurité dont bénéficie Madrid.

C’est précisément pourquoi Rodriguez considère qu’une sous-estimation de la capacité de réaction espagnole constituerait une erreur stratégique aux conséquences potentiellement lourdes.

Les coûts d’une confrontation seraient considérables

L’un des aspects les plus pertinents de l’analyse concerne les conséquences économiques.

L’Espagne est l’un des principaux partenaires commerciaux du Maroc. Les échanges bilatéraux, les investissements, les flux touristiques et les coopérations sectorielles constituent des piliers essentiels de la relation entre les deux pays.

Une crise durable entraînerait inévitablement des répercussions sur les chaînes logistiques, les exportations, la confiance des investisseurs et les relations avec l’ensemble du marché européen.

Sur le plan diplomatique également, une détérioration brutale des relations avec Madrid pourrait compliquer plusieurs dossiers stratégiques pour Rabat.

Autrement dit, même dans l’hypothèse d’une confrontation limitée, les coûts politiques, économiques et diplomatiques seraient vraisemblablement disproportionnés par rapport aux gains espérés.

Le scénario le plus plausible : la guerre hybride

L’analyse de Rodriguez ne décrit pas un affrontement conventionnel entre armées régulières. Le scénario qu’il juge le plus crédible est celui d’une accumulation d’actions hybrides : pressions migratoires, incidents frontaliers, opérations d’influence, démonstrations navales ou crises diplomatiques successives.

Le véritable risque apparaît lorsqu’un incident imprévu transforme une crise contrôlée en confrontation ouverte.

Dans ce type de situation, chaque camp agit initialement avec l’idée que l’autre reculera. Puis surviennent un accident, un tir, une victime ou une mauvaise interprétation qui rendent politiquement impossible la désescalade.

L’histoire des relations internationales regorge d’exemples où une crise limitée s’est transformée en conflit parce qu’aucun acteur ne voulait apparaître comme celui qui cédait.

Conclusion : la prudence plutôt que le pari

L’intérêt majeur de la tribune de Yago Rodriguez est de rappeler que les menaces les plus sérieuses ne proviennent pas toujours d’une volonté de guerre clairement affichée. Elles émergent souvent de calculs erronés, d’excès de confiance et de perceptions déformées de la réalité stratégique.

Pour l’analyste espagnol, le danger n’est donc pas la puissance du Maroc en elle-même, ni même une volonté assumée de confrontation avec l’Espagne. Le risque réside davantage dans l’hypothèse où certaines élites marocaines pourraient conclure que Madrid ne réagira pas ou qu’une pression graduelle permettrait de modifier le statu quo autour de Ceuta et Melilla.

Dans un environnement méditerranéen déjà marqué par l’instabilité géopolitique, la conclusion apparaît claire : plus les tensions augmentent, plus la responsabilité des dirigeants est d’éviter les paris hasardeux. Car dans toute crise stratégique, l’erreur de calcul demeure souvent l’étincelle qui transforme une rivalité politique en confrontation aux conséquences imprévisibles.


Belgacem Merbah

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