Le 27 juillet 2026, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a de nouveau évoqué la sécurité de la Tunisie lors de son entretien périodique avec les médias nationaux, promettant de ne faire preuve d’aucune tolérance envers toute menace terroriste visant le pays voisin. Ces propos, loin d’être une nouveauté dans le discours algérien, ont pourtant déclenché une vague de réactions contrastées à Tunis, entre soutien à une coopération jugée naturelle et critiques y voyant une atteinte à la souveraineté tunisienne.
Une polémique disproportionnée
Certains commentateurs s’interrogent, non sans une pointe d’ironie forcée : pourquoi le président algérien parle-t-il de la Tunisie ? La question, si elle se veut incisive, trahit surtout une méconnaissance des logiques les plus élémentaires des relations interétatiques. Aucun État ne bâtit sa politique étrangère dans l’ignorance de son environnement géopolitique immédiat, et l’Algérie ne fait pas exception.
Contrairement à ce que certaines lectures voudraient suggérer, l’Algérie ne s’immisce pas dans les affaires internes tunisiennes. Elle affirme au contraire, dans le même mouvement, son respect de la souveraineté et de l’indépendance décisionnelle de son voisin. Ce que les deux pays partagent relève d’une coopération et d’une coordination sécuritaire légitimes, dictées par la géographie autant que par des intérêts communs — non d’un rapport de tutelle.
Une interdépendance géographique, pas une ingérence
La sécurité tunisienne est indissociable de celle de l’Algérie, et la sécurité algérienne est elle-même liée à celle de tout son voisinage régional, de la Libye au Niger, en passant par le Mali, la Mauritanie et le dossier du Sahara occidental. Cette réalité n’est pas un choix diplomatique parmi d’autres : elle s’impose par la carte elle-même. Comprendre la région du Maghreb et du Sahel comme un espace sécuritaire interconnecté n’est pas une opinion partisane, c’est un constat que la géographie humaine et les flux transfrontaliers — armes, groupes armés, routes de contrebande — imposent depuis des décennies.
Il convient néanmoins de ne pas ignorer le contexte dans lequel s’inscrivent ces déclarations. Elles interviennent quelques jours après des manifestations à Tunis marquant le cinquième anniversaire des mesures d’exception prises par le président Kaïs Saïed, dans un climat de mécontentement social lié aux coupures d’eau et d’électricité et à la dégradation du pouvoir d’achat. Elles font également suite à la révélation, par la presse française, d’un accord signé en octobre 2025 entre Alger et Tunis, autorisant une intervention sécuritaire et militaire algérienne jusqu’à 50 kilomètres à l’intérieur du territoire tunisien, à la demande des autorités tunisiennes. C’est précisément ce contexte qui alimente, chez une partie de l’opinion et de la classe politique tunisiennes, la crainte qu’un discours de protection ne glisse vers un discours de tutelle — une inquiétude légitime, qu’il serait malhonnête de balayer d’un revers de main au nom du seul argument géographique.
Des tentatives extérieures d’attiser la discorde
Cette lecture polémique des propos de Tebboune ne surgit d’ailleurs pas dans un vide stratégique. Certains acteurs régionaux ont un intérêt évident à voir se creuser une brèche entre Alger et Tunis, tant la solidité de cet axe contrarie leurs propres ambitions d’influence dans la région. Le Maroc, engagé depuis des années dans une rivalité ouverte avec l’Algérie sur plusieurs dossiers — du Sahara occidental à la bataille d’image régionale — trouve un bénéfice évident à amplifier tout ce qui peut faire passer la coopération sécuritaire algéro-tunisienne pour une tutelle. Les Émirats arabes unis, par leurs réseaux d’influence médiatique et financière déjà actifs en Tunisie, poursuivent un objectif similaire : affaiblir un rapprochement qui limite leur propre capacité à peser sur les choix politiques tunisiens.
Il ne s’agit pas de nier la légitimité des inquiétudes exprimées par une partie de l’opinion tunisienne, mais de rappeler qu’une partie du bruit médiatique entourant ce dossier est alimentée, relayée ou amplifiée par des voix qui n’ont ni la sécurité tunisienne ni la souveraineté du pays comme priorité réelle. Distinguer la critique sincère de l’instrumentalisation intéressée est une exigence de lucidité, pas un réflexe de déni.
Ce que la critique superficielle occulte
Répondre à cette inquiétude exige de la nuance plutôt que du mépris. Mais cela n’invalide pas pour autant le principe de fond : une coordination sécuritaire assumée par deux États souverains, à la demande de l’un d’eux, n’équivaut pas à une ingérence. La différence entre coopération et tutelle ne se mesure pas à la tonalité d’un discours présidentiel, mais aux mécanismes réels — accords bilatéraux, cadre juridique, réciprocité — qui l’encadrent.
Ceux qui réduisent le propos de Tebboune à une anomalie diplomatique, sans le resituer dans l’histoire longue de la coopération sécuritaire maghrébine face au terrorisme transfrontalier, se privent des outils d’analyse les plus élémentaires des relations internationales. La question n’est pas de savoir si l’Algérie a le droit d’évoquer la sécurité de son voisin, mais de savoir dans quelles conditions cette solidarité déclarée se traduit — ou non — par un respect effectif de la souveraineté tunisienne.
Belgacem Merbah
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