Depuis plusieurs mois, une partie de la classe politique et médiatique française agite le spectre d’une prétendue « ingérence algérienne » dans la vie publique française. Pourtant, les faits avancés reposent souvent sur des éléments dérisoires : quelques influenceurs TikTok au niveau intellectuel médiocre, sans crédibilité politique réelle, sans relais institutionnels identifiés et surtout sans aucun lien démontré avec l’État algérien. Cette construction médiatique contraste fortement avec le silence relatif entourant des opérations d’influence autrement plus structurées et préoccupantes, notamment celles provenant d’acteurs israéliens ou marocains disposant de réseaux politiques, médiatiques, économiques et numériques bien établis en France.
Cette asymétrie de traitement révèle un problème plus profond : la manipulation du concept d’ingérence étrangère selon des considérations idéologiques et géopolitiques plutôt qu’en fonction de la gravité réelle des faits.
La fabrication d’une « menace algérienne »
Ces dernières années, certains plateaux de télévision français ont présenté quelques influenceurs algériens installés en France comme des vecteurs d’influence étrangère. Pourtant, ces individus ne représentent ni l’État algérien, ni ses institutions, ni une stratégie géopolitique cohérente. Ils sont avant tout des acteurs des réseaux sociaux vivant de la polémique, de la provocation et de l’économie de l’attention.
Assimiler des vidéos TikTok amateurs à une stratégie d’ingérence d’État relève davantage de la propagande médiatique que d’une analyse sérieuse des menaces pesant sur la souveraineté française. Cette confusion volontaire permet d’alimenter un climat anti-algérien déjà nourri par les tensions mémorielles, migratoires et diplomatiques entre Paris et Alger.
Le plus frappant demeure l’absence totale de preuves établissant une coordination entre ces influenceurs et les autorités algériennes. Pourtant, le terme « ingérence » est utilisé avec une facilité déconcertante dès qu’il s’agit de l’Algérie.
Une véritable opération d’influence venue d’Israël
Dans le même temps, une affaire autrement plus grave a émergé dans une relative discrétion médiatique. Selon plusieurs enquêtes publiées par les journaux Libération et Haaretz, une campagne de manipulation numérique visant plusieurs candidats de La France insoumise lors des élections municipales de mars aurait été opérée depuis Israël.
Le service français de lutte contre les manipulations informationnelles, Viginum, avait déjà révélé l’existence d’un réseau de faux comptes et de sites présentant des caractéristiques d’inauthenticité : photos générées par intelligence artificielle, créations synchronisées de comptes et diffusion coordonnée de contenus diffamatoires.
Selon les informations rapportées, trois figures de LFI furent particulièrement ciblées :
- Sébastien Delogu
- François Piquemal
- David Guiraud
Le leader de LFI, Jean-Luc Mélenchon, dénonça alors des milliers de messages destinés à salir et discréditer ces candidats.
L’enquête évoque notamment l’entité « BlackCore », présentée comme une structure spécialisée dans la guerre informationnelle moderne. Les investigations menées par Libération et Haaretz ont conduit vers deux sociétés israéliennes : Galacticos Ltd. et SNI Digital, dirigées par Doron Afik.
Contrairement aux polémiques autour de TikTok, cette affaire comporte plusieurs éléments typiques des opérations d’influence sophistiquées :
- réseaux coordonnés ;
- faux comptes automatisés ;
- utilisation d’IA générative ;
- campagnes ciblées ;
- infrastructures numériques organisées ;
- possible dimension internationale.
Autrement dit, il s’agit ici d’une opération structurée de manipulation politique numérique, et non d’opinions individuelles diffusées sur les réseaux sociaux.
Le tabou des ingérences israéliennes et marocaines
Le problème ne réside pas uniquement dans l’existence d’ingérences étrangères — phénomène désormais mondial — mais dans la sélection politique des ingérences jugées acceptables ou non.
Lorsqu’il s’agit de la Russie, de l’Algérie ou de la Chine, les accusations surgissent rapidement, souvent sans preuves définitives. En revanche, lorsqu’apparaissent des soupçons visant des réseaux israéliens ou marocains, le débat devient soudainement plus prudent, plus discret, voire étouffé.
Or, la France constitue depuis longtemps un terrain stratégique d’influence pour plusieurs puissances étrangères :
- influence diplomatique ;
- lobbying parlementaire ;
- réseaux économiques ;
- médias ;
- financement associatif ;
- influence numérique ;
- opérations de désinformation.
Le Maroc, par exemple, est régulièrement accusé d’entretenir des réseaux d’influence dans les sphères politiques et médiatiques françaises, notamment autour des questions liées au Sahara occidental ou aux relations franco-maghrébines. Les révélations du scandale Pegasus ont déjà montré les capacités de surveillance et d’influence développées par Rabat à l’étranger.
Quant à Israël, son influence dans les débats français autour du Proche-Orient demeure un sujet extrêmement sensible. Toute critique de certaines stratégies d’influence est souvent immédiatement disqualifiée pour des raisons idéologiques, empêchant un débat serein sur la protection de la souveraineté démocratique française.
La guerre informationnelle : un enjeu majeur du XXIe siècle
Les démocraties occidentales entrent progressivement dans une nouvelle ère de conflictualité hybride où les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle et les campagnes numériques remplacent parfois les méthodes traditionnelles d’influence.
Les opérations modernes de manipulation reposent désormais sur :
- faux comptes ;
- armées numériques ;
- vidéos virales ;
- intelligence artificielle ;
- microciblage politique ;
- désinformation émotionnelle ;
- polarisation sociale.
Dans ce contexte, réduire le débat sur l’ingérence étrangère à quelques influenceurs TikTok marginaux revient à détourner l’attention des véritables menaces.
La souveraineté informationnelle d’un État ne peut être protégée sérieusement que si toutes les ingérences sont traitées avec la même rigueur, quelle que soit l’origine géopolitique des acteurs impliqués.
Le danger du deux poids deux mesures
Le véritable danger réside finalement dans l’instrumentalisation politique du concept d’ingérence. Lorsqu’un État sélectionne ses indignations selon ses alliances diplomatiques ou ses préférences idéologiques, il affaiblit sa propre crédibilité démocratique.
Une démocratie mature devrait être capable :
- d’enquêter sur toutes les ingérences ;
- de distinguer propagande individuelle et opérations étatiques ;
- de protéger le débat public sans hystérie médiatique ;
- d’éviter les amalgames communautaires ;
- et surtout d’appliquer les mêmes standards à tous les acteurs étrangers.
Sinon, la lutte contre les ingérences devient elle-même un outil de manipulation politique.
La France fait aujourd’hui face à un défi stratégique majeur : préserver sa souveraineté informationnelle sans sombrer dans la propagande sélective ni dans la désignation opportuniste de boucs émissaires. Car une démocratie qui ferme les yeux sur certaines influences étrangères tout en exagérant d’autres finit par perdre non seulement sa cohérence, mais aussi sa crédibilité.
Par Belgacem Merbah
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