Lecornu à Rabat : la France ne change pas de position, elle assume enfin ce qu’elle fait depuis cinquante ans
Les déclarations du Premier ministre français Sébastien Lecornu à Rabat ont été présentées comme un tournant majeur dans la politique française au Sahara occidental. En affirmant que la position de la France est désormais « intangible » et que Paris se tient aux côtés du Maroc « loyalement et fidèlement », la France a effectivement franchi une étape supplémentaire dans son soutien à Rabat.
Pourtant, derrière l’agitation médiatique, une réalité demeure : ce repositionnement français n’a rien de véritablement nouveau.
La France n’a pas choisi aujourd’hui son camp. Elle l’a choisi il y a près d’un demi-siècle.
Le Sahara occidental : une question de décolonisation, pas un différend régional
Avant toute chose, il convient de rappeler un élément fondamental souvent occulté dans le débat public occidental : le Sahara occidental n’est pas un simple différend régional entre l’Algérie et le Maroc.
Pour l’ONU, le territoire demeure inscrit sur la liste des territoires non autonomes et relève toujours du processus de décolonisation. Son statut définitif n’a jamais été déterminé par un mécanisme d’autodétermination reconnu par les Nations unies.
C’est pourquoi l’Algérie rejette l’idée selon laquelle la souveraineté marocaine sur le territoire serait désormais acquise. Pour Alger, le problème ne concerne pas uniquement le peuple sahraoui ; il touche également à un principe fondamental du droit international : celui du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Dans cette logique, l’Algérie considère que la politique du fait accompli menée par le Maroc ne saurait créer un droit. Une occupation, aussi longue soit-elle, ne peut devenir légale simplement parce qu’elle dure dans le temps.
Une question de sécurité nationale pour l’Algérie
La position algérienne ne repose pas uniquement sur des considérations juridiques.
Elle est également liée à une lecture géopolitique et sécuritaire du dossier. Depuis l’indépendance, les relations algéro-marocaines ont été marquées par des tensions frontalières et par le souvenir de la doctrine du « Grand Maroc », qui revendiquait historiquement des territoires dépassant largement les frontières actuelles du Royaume.
Dans la perception de nombreux responsables algériens, la reconnaissance internationale de l’annexion du Sahara occidental pourrait constituer un précédent dangereux en consacrant le principe selon lequel un fait accompli territorial finit par être légitimé.
Dès lors, le soutien de puissances étrangères à la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental est souvent interprété à Alger non seulement comme une remise en cause du droit à l’autodétermination du peuple sahraoui, mais également comme un facteur susceptible d’altérer durablement les équilibres stratégiques régionaux.
La France a toujours été le principal soutien occidental du Maroc
C’est ici que la déclaration de Lecornu prend tout son sens.
Car contrairement à ce que certains commentateurs laissent entendre, la France n’a pas découvert en 2024 ou en 2026 son soutien au Maroc.
Dès les premières années du conflit, Paris s’est positionné aux côtés de Rabat.
Dans les années 1970, alors que la guerre opposait le Front Polisario au Maroc et à la Mauritanie, la France est intervenue militairement dans la région à travers l’opération Lamantin. Des avions Jaguar de l’armée française ont mené des frappes contre des colonnes du Polisario opérant en Mauritanie.
Pour les Sahraouis et pour l’Algérie, cet épisode constitue la preuve que la France n’a jamais été un observateur neutre du conflit. Bien au contraire, elle a participé directement à la défense des intérêts stratégiques de ses alliés dans la région.
Par la suite, Paris a régulièrement soutenu Rabat sur le plan diplomatique, notamment au Conseil de sécurité des Nations unies, où la France a souvent joué le rôle de principal protecteur occidental du Maroc.
Lecornu ne change pas la politique française
C’est pourquoi les déclarations de Rabat doivent être analysées avec recul.
Elles ne traduisent pas une révolution diplomatique.
Ce qui change aujourd’hui n’est pas la politique française mais le discours français.
Pendant des décennies, Paris soutenait le Maroc tout en conservant un langage suffisamment prudent pour préserver un dialogue avec Alger. La France affichait officiellement une certaine distance diplomatique tout en apportant dans les faits un soutien constant à Rabat.
Cette période semble désormais révolue.
En déclarant que la France se tient aux côtés du Maroc « loyalement et fidèlement », Sébastien Lecornu ne fait finalement qu’officialiser une orientation ancienne que l’Algérie et le Front Polisario dénoncent depuis près de cinquante ans.
Une contradiction qui fragilise le rapprochement avec Alger
L’Algérie n’a pas officiellement réagi aux déclarations de Lecornu.
Mais leur portée politique est évidente.
Depuis plusieurs mois, Paris affirme vouloir tourner la page des tensions avec Alger et reconstruire une relation de confiance. Dans le même temps, la France renforce son partenariat stratégique avec le Maroc, multiplie les accords bilatéraux et réaffirme son soutien total à la position marocaine sur le Sahara occidental.
Pour de nombreux observateurs algériens, le problème n’est donc pas que la France soutienne le Maroc ; c’est qu’elle présente simultanément ce soutien comme compatible avec un rapprochement sincère avec Alger.
Or, du point de vue algérien, il est difficile de parler de confiance lorsque Paris soutient ouvertement la position marocaine sur une question que l’Algérie considère comme un dossier de décolonisation inachevé et un enjeu majeur de sécurité régionale.
Conclusion
Les propos de Sébastien Lecornu ne constituent pas un tournant historique. Ils marquent plutôt la fin d’une ambiguïté.
La France n’a pas changé de camp en 2026. Elle a simplement décidé d’assumer publiquement une position qu’elle défend, sous différentes formes, depuis les années 1970.
La véritable nouveauté n’est donc pas le soutien français au Maroc. Ce soutien est ancien, constant et largement documenté. La nouveauté réside dans le fait que Paris ne cherche plus à préserver l’illusion d’un équilibre entre Rabat et Alger.
Autrement dit, la France ne révèle pas une nouvelle politique au Sahara occidental ; elle admet ouvertement celle qu’elle applique depuis près d’un demi-siècle.
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