Cinq ans après le séisme du « Projet Pegasus », une nouvelle salve de révélations, publiée le 16 juillet 2026 par Haaretz en partenariat avec un consortium international incluant Le Monde, Forbidden Stories, El Confidencial, Die Zeit et The Guardian, vient rappeler que l’affaire du logiciel espion israélien n’a jamais été véritablement soldée. Cette fois, le récit s’appuie sur un témoin de l’intérieur : un ancien agent des services marocains, présenté sous le pseudonyme « Safir », dont les déclarations ont été corroborées par des documents internes, des courriels et les données forensiques déjà analysées par le laboratoire de sécurité d’Amnesty International.
Le tableau qui se dessine dépasse largement le simple contentieux diplomatique franco-marocain de 2021. Il dessine les contours d’un système structuré : un département dédié au sein de la DGST (la Direction générale de la surveillance du territoire, principal service de renseignement intérieur marocain), doté de son propre chef, chargé de piloter des opérations d’interception numérique visant tour à tour des journalistes, des militants des droits humains, des officiels espagnols et des personnalités politiques françaises.
Israël, fournisseur et acteur discret
Le point le plus sensible de cette nouvelle vague de révélations touche au rôle d’Israël lui-même, au-delà de la seule responsabilité commerciale du groupe NSO. Un document retrouvé au Panama, où le logiciel Pegasus avait été vendu dès 2012, montre que le cofondateur de NSO s’était présenté dans le pays muni d’un passeport diplomatique israélien, se déclarant hébergé à l’ambassade d’Israël. Ce détail, documenté par le journaliste panaméen Luis Esquivel et relayé par le consortium, relance une question centrale : dans quelle mesure l’État israélien a-t-il facilité, encadré ou couvert les activités commerciales de ses entreprises de cybersurveillance à l’étranger ? Le ministère israélien de la Défense, qui délivre les licences d’exportation de ces technologies, se retrouve de fait co-responsable, sinon juridiquement du moins politiquement, des usages qui en sont faits par ses clients.
La France, cible et cliente potentielle
L’ironie la plus frappante de cette affaire tient dans sa chronologie. Alors même que Paris envisageait sérieusement l’acquisition de Pegasus pour ses propres services, des ministres et des parlementaires français favorables aux intérêts marocains auraient déjà été la cible de ce même outil, selon les investigations menées par Le Monde et ses partenaires. L’Élysée a finalement renoncé à l’achat, mais cette volte-face est intervenue plus rapidement que la communication des résultats de l’analyse du téléphone d’Emmanuel Macron lui-même, laissant planer un doute persistant sur l’ampleur réelle de ce que Paris savait, et depuis quand.
Les auditions parlementaires qui ont suivi les premières révélations de 2021 n’ont guère éclairci les choses. L’ancienne ministre des Armées Florence Parly avait alors multiplié les réponses évasives, affirmant ne pas se souvenir des détails de sa rencontre avec le ministre israélien de la Défense de l’époque, Benny Gantz, qui lui aurait pourtant remis un rapport garantissant qu’aucune personnalité politique française n’avait été ciblée. Ce contraste entre la gravité des faits allégués et l’amnésie sélective des responsables politiques dit beaucoup de l’embarras que cette affaire continue de susciter au sommet de l’État.
L’Espagne, angle mort trop longtemps négligé
Si le volet français a concentré l’essentiel de l’attention médiatique depuis 2021, le volet espagnol de l’affaire apparaît tout aussi préoccupant. Des officiels de la Guardia Civil et des ministres du gouvernement espagnol auraient également figuré parmi les cibles, à une époque où, selon les nouvelles révélations, certains agents de terrain n’appliquaient pas les mêmes précautions que leurs homologues de la Police nationale, laquelle recourait déjà à des téléphones dédiés pour les communications sensibles lors de leurs déplacements au Maroc. Cette asymétrie de vigilance interne illustre combien la menace posée par les logiciels espions de nouvelle génération, capables d’infecter un appareil par un simple appel manqué sans aucune interaction de la cible, a été sous-estimée par des administrations pourtant censées être averties.
Rabat, entre déni systématique et realpolitik
La réponse du gouvernement marocain n’a pas varié depuis cinq ans : démenti catégorique, dénonciation d’une « campagne médiatique malveillante », menaces de poursuites judiciaires contre Amnesty International et Forbidden Stories. Ce déni frontal, répété à l’identique face à chaque nouvelle vague de preuves, produit un effet paradoxal : plus les documents s’accumulent, moins la position marocaine paraît tenable, sans que cela n’entrave véritablement la relation bilatérale avec Paris, comme en atteste la visite du Premier ministre français au Maroc quelques jours à peine avant la publication de ces nouvelles révélations. Cette continuité diplomatique, en dépit du scandale, dit quelque chose d’essentiel sur la hiérarchie des priorités : les intérêts stratégiques, économiques et sécuritaires liant les deux pays semblent peser plus lourd, dans la pratique, que l’indignation exprimée dans l’espace public.
Ce que révèle cette affaire sur l’ordre numérique mondial
Au-delà du feuilleton diplomatique, cette enquête met en lumière une réalité structurelle plus dérangeante : la frontière entre cyberarmes commerciales et outils d’État régaliens s’est en grande partie effacée. Des entreprises privées, formellement soumises au droit commercial, vendent des capacités d’espionnage comparables à celles des plus grandes agences de renseignement, avec un contrôle démocratique quasi inexistant sur leur usage final. Le Maroc n’est ni le seul client ni le seul pays à avoir détourné cette technologie vers des fins de surveillance politique ; il illustre simplement, avec une netteté rare, le mécanisme par lequel un État de taille moyenne peut acquérir, via le marché privé de la cybersécurité, une capacité de projection d’influence bien supérieure à son poids diplomatique traditionnel.
Pour l’Europe, l’enjeu dépasse désormais la seule protection de ses dirigeants. Il s’agit de la crédibilité même de sa souveraineté numérique : tant que les services de renseignement européens continueront de dépendre, pour leurs propres besoins opérationnels, de fournisseurs israéliens dont les technologies sont simultanément vendues à des services qui les ciblent, la ligne entre partenaire et adversaire technologique restera dangereusement poreuse.
✍️ Belgacem Merbah
Patriote algérien, libre dans sa plume comme dans ses convictions.
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