Un entretien accordé par l'ambassadeur de France à Alger a suffi à faire sortir de leurs gonds certains éditorialistes parisiens. Qu'un diplomate français choisisse de s'exprimer sur un média algérien, qu'il évoque le rétablissement des flux de visas, qu'il termine son propos par un « Allez les Bleus » plutôt que par une nouvelle mise en accusation d'Alger : voilà qui suffit désormais à déclencher, à Paris, des accusations de « courbette ». Cette nervosité en dit long. Elle révèle surtout qui, dans cette relation, a réellement besoin de l'autre.
Une Algérie qui n'a rien à quémander
Contrairement au récit que certains médias français aiment entretenir, l'Algérie n'est pas assise en position de demandeuse dans cette relation. Le pays s'est imposé comme le premier fournisseur africain de gaz naturel de l'Union européenne, un statut confirmé mois après mois en 2026, porté par des hausses continues de livraisons vers l'Espagne et l'Italie. Le Forum des pays exportateurs de gaz l'a rappelé sans ambiguïté en juin 2026 : l'Algérie fait partie des fournisseurs qui ont porté à bout de bras le redressement des approvisionnements gaziers de toute l'Europe dans un marché mondial sous tension.
Et la France dans tout cela ? Elle achète. Elle achète même plus que quiconque : pendant trois mois consécutifs au printemps 2026, la France est restée le premier importateur de gaz naturel liquéfié algérien, devant la Turquie. Voilà la réalité que la posture donneuse de leçons de certains commentateurs peine à digérer : le pays qu'ils voudraient voir humilié est celui qui chauffe leurs foyers.
Une carte géographique et industrielle qui ne trompe pas
Cette force n'est pas un hasard conjoncturel, elle s'appuie sur des atouts structurels que ni les postures ni les caricatures ne peuvent effacer. Les gazoducs algériens relient directement l'Afrique du Nord à l'Europe, à l'abri des risques maritimes qui frappent le Golfe persique et le détroit d'Ormuz — un avantage stratégique que le contexte régional instable de 2026 n'a fait que confirmer. Quand les tensions autour de l'Iran ont menacé les routes du Golfe, c'est vers l'Algérie que les marchés se sont naturellement tournés : les exportations algériennes de GNL ont bondi de 74 % en un mois à ce moment précis, preuve que le pays reste une valeur refuge dans un monde énergétique incertain.
Cette fiabilité attire, elle ne repousse pas. Sonatrach engage aujourd'hui des dizaines de milliards de dollars pour développer de nouveaux gisements, et les plus grandes compagnies pétrolières occidentales — ExxonMobil, Chevron, ENI, BP — se pressent pour participer à cette dynamique. Ce sont elles qui viennent à l'Algérie, et non l'inverse.
Le vrai visage de la « méthode Coué »
Alors quand des voix à Paris s'indignent qu'un ambassadeur français ait le ton conciliant plutôt que comminatoire, il faut renverser la question : de quel droit la France exigerait-elle des contreparties unilatérales d'un partenaire dont elle dépend chaque mois davantage ? Le vrai déni de réalité, la véritable méthode Coué, ce n'est pas celle d'un diplomate qui cherche à renouer un dialogue apaisé — c'est celle d'une partie de la classe politique française qui continue de parler à l'Algérie comme si les rapports de force de l'époque coloniale n'avaient pas disparu depuis longtemps.
L'Algérie n'a pas à s'excuser de défendre ses intérêts, ni de refuser des reprises de ressortissants sans garanties, ni de faire respecter sa souveraineté judiciaire. Ce que certains éditorialistes lisent comme une « faiblesse » de la diplomatie française est en réalité la reconnaissance, tardive mais lucide, d'un fait : l'Algérie du XXIe siècle négocie d'égal à égal, forte de son sous-sol, de sa position géographique et de la confiance que lui accordent les plus grands acteurs économiques mondiaux.
Une souveraineté qui n'a plus besoin d'être validée par Paris
Le jour où la diplomatie française cessera de penser sa relation avec Alger en termes de concessions à arracher et commencera à la penser en termes de partenariat entre égaux, elle gagnera peut-être en efficacité. En attendant, l'Algérie continue de tracer sa route : elle exporte, elle investit, elle attire, et elle n'a de comptes à rendre à personne sur la manière dont elle défend sa souveraineté et sa dignité.
Belgacem Merbah
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