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FIFA : la neutralité à géométrie variable de Gianni Infantino

À quelques heures du coup d’envoi de la Coupe du monde 2026, la FIFA aurait pu se contenter de parler de football. Elle aurait pu mettre en avant le jeu, les sélections, les supporters, l’universalité d’un événement planétaire censé rassembler les peuples au-delà des fractures politiques. Mais l’institution dirigée par Gianni Infantino a choisi, une fois encore, de rappeler que sa prétendue neutralité n’est pas une ligne de conduite : c’est un instrument à usage variable.

La décision d’accorder une accréditation symbolique au journaliste français Christophe Gleizes, détenu en Algérie, a été saluée par Reporters sans frontières comme un « geste fort » de soutien. Selon plusieurs médias, la FIFA lui a délivré une accréditation pour couvrir l’ensemble du Mondial 2026, organisé aux États-Unis, au Canada et au Mexique du 11 juin au 19 juillet, alors même qu’il demeure incarcéré en Algérie après une condamnation pour « apologie du terrorisme » liée, selon les sources disponibles, à des contacts présumés avec des membres du MAK, organisation classée terroriste par Alger. 

Sur le plan symbolique, le message est limpide. Une accréditation n’est pas seulement un badge administratif. Dans ce contexte, elle devient un acte politique. Elle signifie que la FIFA reconnaît publiquement une cause, s’associe à une campagne de pression et choisit de donner une visibilité mondiale à un dossier judiciaire relevant pourtant de la souveraineté d’un État. Que certains y voient un geste humanitaire est une chose. Que la FIFA prétende encore, dans le même temps, demeurer étrangère aux affaires politiques en est une autre.

C’est précisément là que réside la contradiction majeure.

Une neutralité invoquée face à Israël, abandonnée face à l’Algérie

Lorsque la Fédération palestinienne de football et plusieurs voix internationales ont appelé à des mesures contre Israël en raison des conséquences du conflit sur le football palestinien, Gianni Infantino a opposé une formule devenue révélatrice : la FIFA « ne peut pas résoudre les problèmes géopolitiques ». En octobre 2025, face aux pressions réclamant une suspension d’Israël, le président de la FIFA a insisté sur le rôle du football comme vecteur de paix et d’unité, tout en refusant toute action concrète contre la fédération israélienne. 

La formule pourrait être recevable si elle était appliquée avec rigueur et constance. Une organisation sportive mondiale peut parfaitement choisir de ne pas intervenir dans les conflits internationaux, de préserver les compétitions des affrontements diplomatiques et de s’en tenir à une doctrine stricte de non-ingérence. Mais encore faudrait-il que cette doctrine soit universelle.

Or, dans le cas Gleizes, la FIFA ne se contente plus de promouvoir le football. Elle prend position dans un dossier sensible impliquant la justice algérienne, la souveraineté d’un État, la sécurité nationale, les relations franco-algériennes et la question hautement inflammable du séparatisme kabyle. Elle quitte le terrain du sport pour entrer dans celui du signal politique.

C’est cette asymétrie qui choque. Quand il s’agit d’Israël, l’institution invoque la prudence, l’équilibre, la paix et l’impossibilité de traiter les conflits géopolitiques. Quand il s’agit de l’Algérie, elle se découvre soudain une vocation morale, une capacité d’interpellation et une liberté d’intervention.

Le cas Gleizes : un geste symbolique qui n’est pas neutre

Christophe Gleizes, collaborateur notamment de So Foot, a été arrêté en mai 2024 alors qu’il se trouvait en Kabylie pour un reportage sur la JS Kabylie. Il a ensuite été condamné à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme », condamnation confirmée en appel selon les informations rapportées par plusieurs médias. 

Son comité de soutien et RSF défendent l’idée qu’il s’agit d’un journaliste sportif dont la place devrait être dans les stades et non en prison. La FIFA, en lui accordant une accréditation, reprend implicitement cette lecture. Là encore, il ne s’agit pas simplement d’un acte administratif. Il s’agit d’un alignement narratif.

La question n’est pas de nier la dimension humaine du dossier, ni de contester le droit d’une famille à demander une grâce, ni celui d’organisations de défense de la presse à plaider en faveur d’un journaliste. La question est de savoir pourquoi la FIFA, instance sportive internationale, estime légitime d’intervenir dans cette affaire alors qu’elle se déclare incompétente lorsqu’il s’agit de dossiers autrement plus graves, plus massifs et plus directement liés à la destruction d’infrastructures sportives, à la mort d’athlètes ou à l’effondrement du football dans des territoires en guerre.

En rendant ce geste public à la veille du Mondial, l’organisation transforme une affaire judiciaire algérienne en sujet international. Elle sait parfaitement que l’écho médiatique sera maximal. Elle sait que le timing n’est pas neutre. Elle sait que l’accréditation fonctionnera comme un message adressé à Alger.

Une institution qui choisit ses indignations

La FIFA aime se présenter comme une puissance morale, capable de rassembler l’humanité par le football. Mais son histoire récente révèle surtout une institution profondément politique lorsqu’elle le souhaite, et opportunément apolitique lorsqu’elle préfère s’abstenir.

Le contraste avec la Russie reste, à cet égard, régulièrement évoqué. Après l’invasion de l’Ukraine en 2022, la FIFA avait rapidement suspendu les équipes russes des compétitions internationales. Plusieurs observateurs ont depuis souligné l’écart entre cette décision et l’absence de mesure similaire à l’égard d’Israël malgré les appels à la suspension. 

La FIFA peut donc agir. Elle l’a déjà fait. Elle peut suspendre, sanctionner, exclure, isoler. Mais elle choisit quand elle le fait, contre qui elle le fait, et sous quelle pression elle accepte de le faire. C’est cette sélectivité qui nourrit l’accusation de double standard.

Dans le cas israélien, l’organisation se réfugie derrière une rhétorique pacifiste et généraliste. Dans le cas algérien, elle individualise, personnalise, dramatise et médiatise. D’un côté, les souffrances collectives sont diluées dans le vocabulaire abstrait de la paix. De l’autre, une situation individuelle devient un symbole mondial.

Une provocation inutile dans un contexte diplomatique fragile

L’affaire Gleizes intervient dans un climat déjà chargé entre Alger et Paris. La condamnation du journaliste, sa situation carcérale, les appels à la grâce présidentielle et les initiatives diplomatiques ou médiatiques autour de son cas s’inscrivent dans un environnement bilatéral sensible. Selon plusieurs médias, les avocats du journaliste ont indiqué début juin que le rejet d’un pourvoi du parquet ouvrait la voie à une éventuelle mesure de grâce. 

Dans ce contexte, la décision de la FIFA peut être interprétée non pas comme un geste d’apaisement, mais comme une pression publique. Or, la pression publique, surtout lorsqu’elle émane d’une instance internationale influente, produit rarement les conditions idéales d’une décrispation. Elle peut au contraire rigidifier les positions, nourrir un sentiment d’ingérence et rendre politiquement plus coûteuse toute mesure de clémence.

C’est là toute l’ambiguïté du geste. S’il visait réellement à favoriser une issue humanitaire, il aurait pu être discret, diplomatique, respectueux des canaux institutionnels. En choisissant la mise en scène symbolique à la veille de la plus grande compétition sportive du monde, la FIFA a privilégié l’impact médiatique sur l’efficacité diplomatique.

La souveraineté des États ne peut être invoquée à la carte

Le cœur du problème est simple : la FIFA ne peut pas exiger que les États respectent son autonomie sportive tout en s’autorisant, elle-même, des interventions symboliques dans des dossiers judiciaires nationaux lorsque cela sert une cause médiatiquement valorisée.

La souveraineté judiciaire d’un pays ne disparaît pas parce qu’un détenu est journaliste, étranger ou lié à l’univers du football. Une procédure judiciaire peut être critiquée, discutée, contestée par des ONG, des avocats, des États ou des mécanismes internationaux compétents. Mais lorsqu’une fédération sportive mondiale s’en empare, elle brouille les frontières entre plaidoyer humanitaire, pression politique et diplomatie d’influence.

Cette confusion est d’autant plus problématique que la FIFA refuse d’assumer clairement sa politisation. Elle intervient, mais dit ne pas faire de politique. Elle choisit des causes, mais prétend défendre des principes universels. Elle sanctionne certains, mais explique son abstention face à d’autres par son impuissance géopolitique.

Une gouvernance mondiale sous influence

La FIFA de Gianni Infantino apparaît de plus en plus comme une institution prise dans les rapports de force du monde contemporain. Ses décisions ne sont jamais purement sportives. Elles se situent à l’intersection de la diplomatie, des intérêts économiques, des alliances stratégiques, des rapports médiatiques et des équilibres de pouvoir.

Cela ne signifie pas que toute décision de la FIFA soit illégitime. Mais cela impose une exigence minimale : la cohérence. Si l’organisation défend les droits humains, qu’elle les défende partout. Si elle refuse de traiter les conflits politiques, qu’elle s’abstienne partout. Si elle se veut neutre, qu’elle ne transforme pas certaines causes en symboles mondiaux tout en enterrant d’autres derrière des communiqués creux sur la paix et l’unité.

Le football mondial n’a pas besoin d’une institution qui distribue les brevets de respectabilité selon la pression médiatique du moment. Il a besoin d’une gouvernance claire, impartiale, transparente, capable d’appliquer les mêmes standards aux puissants et aux moins puissants.

Conclusion : la FIFA face à son propre miroir

L’accréditation accordée à Christophe Gleizes n’est pas un détail. Elle révèle une nouvelle fois la faille centrale de la FIFA contemporaine : son incapacité à assumer une doctrine stable entre neutralité sportive et intervention politique.

Gianni Infantino ne peut pas, d’un côté, expliquer que la FIFA ne peut pas résoudre les problèmes géopolitiques lorsqu’il s’agit d’Israël, et de l’autre, donner une portée mondiale à une affaire judiciaire algérienne en pleine séquence diplomatique sensible. Cette contradiction n’est pas seulement maladroite. Elle est politiquement lourde.

À force de choisir ses silences et ses indignations, la FIFA fragilise sa crédibilité. Elle prétend unir, mais elle divise. Elle prétend arbitrer, mais elle prend parti. Elle prétend défendre le football, mais elle l’expose à des soupçons permanents d’instrumentalisation.

Le football mérite mieux qu’une neutralité de circonstance. Il mérite une institution capable de regarder tous les États avec la même exigence, tous les peuples avec la même dignité, toutes les causes avec la même cohérence. À défaut, la FIFA continuera d’apparaître non comme la maison du football mondial, mais comme le miroir des rapports de force qui traversent le monde — avec leurs silences calculés, leurs indignations sélectives et leurs principes à géométrie variable.



Par Belgacem Merbah

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