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Maroc face à la guerre au Moyen‑Orient : l’onde de choc géoéconomique d’un conflit “lointain”

La guerre déclenchée le 28 février 2026 par les États‑Unis et Israël contre l’Iran n’a pas seulement ouvert une nouvelle séquence militaire : elle a réorganisé, en profondeur, les chaînes d’approvisionnement, les flux financiers et les hiérarchies d’influence dans l’espace euro‑méditerranéen.

Dans ce nouveau paysage, le Maroc – pourtant éloigné du front – apparaît comme un acteur exposé : non parce qu’il serait un protagoniste direct, mais parce que son modèle de sécurité économique repose sur trois piliers fragiles : énergie importée, financement externe, leviers diplomatiques adossés aux équilibres de puissance


1) Le choc énergétique : quand une vulnérabilité structurelle rencontre un choc géopolitique

a) La fermeture du GME : un “avant/après” stratégique

Depuis 2021, la relation énergétique maroco‑algérienne a basculé dans un paradigme de rupture durable. Le gazoduc Maghreb‑Europe (GME), dont le contrat a expiré le 31 octobre 2021, n’a pas été renouvelé par Alger, mettant fin au transit du gaz algérien via le Maroc vers l’Espagne, et privant Rabat d’un accès crucial au gaz qui couvrait l’essentiel de ses besoins.
RFI rappelait qu’en contrepartie du transit, le Maroc recevait près d’un milliard de m³/an, soit l’essentiel (jusqu’à 97%) de ses besoins en gaz, indispensable notamment à certaines centrales électriques. 

b) Les solutions de substitution : plus chères, plus “géopolitiques”

Après l’arrêt du flux algérien, Rabat a misé sur un schéma de compensation : achat de GNL sur le marché international, regazéification dans des terminaux espagnols, puis acheminement vers le Maroc via le GME en flux inversé (reverse flow), opérationnel à partir de 2022.
Ce mécanisme a effectivement pris de l’ampleur : la montée des volumes importés depuis l’Espagne, facilitée par cette architecture, traduit une nouvelle dépendance – non plus à un fournisseur unique, mais à une chaîne logistique et à une intermédiation ibérique

c) La guerre au Moyen‑Orient : volatilité des prix + risques d’approvisionnement

Or la guerre au Moyen‑Orient agit comme un amplificateur de cette fragilité. Les frappes et les représailles ont eu une dimension régionale, avec des attaques et explosions signalées dans plusieurs capitales et zones du Golfe abritant des installations américaines, ce qui accroît mécaniquement la perception de risque sur les marchés de l’énergie.
Au Maroc même, la montée des tensions a ravivé la question des stocks et de la disponibilité, au‑delà du prix : la presse économique marocaine souligne explicitement que l’enjeu n’est plus seulement le coût, mais aussi la robustesse des chaînes d’approvisionnement en hydrocarbures, charbon et gaz. 

Conséquence stratégique : un pays qui importe plus de 90% de son énergie est mécaniquement plus vulnérable à une crise prolongée : inflation importée, pression sur la balance commerciale, renchérissement de l’électricité et arbitrages budgétaires internes. 


2) Le choc financier : la fin possible d’une “assurance” du Golfe

a) Une dépendance ancienne aux apports du CCG

Le Maroc a bénéficié, depuis plus d’une décennie, d’un soutien significatif des monarchies du Golfe. Dès 2011, le Conseil de coopération du Golfe (CCG) décidait la création d’un fonds de 5 milliards de dollars (2,5 milliards pour le Maroc, 2,5 pour la Jordanie) destiné à financer des projets de développement.
Ce socle financier s’est prolongé sous d’autres formes : investissements souverains, partenariats industriels, immobilier, tourisme, infrastructures – faisant du Golfe un acteur de poids dans la trajectoire de modernisation marocaine. 

b) Les signaux récents : investissements massifs, mais conditionnés

Même récemment, l’axe maroco‑émirati a été illustré par des méga‑projets : RFI rapportait en mai 2025 un partenariat d’environ 12 milliards d’euros (eau, dessalement, réseau électrique) entre un consortium maroco‑émirati et l’État marocain, présenté comme un jalon majeur pour la sécurité hydrique et énergétique.
Autrement dit : le Golfe n’est pas seulement un “donateur”, il est devenu un investisseur stratégique – avec ses logiques de rendement, de visibilité et d’influence.

c) La guerre change la hiérarchie des priorités budgétaires du Golfe

Dans un contexte de guerre régionale, les États du Golfe – directement exposés aux retombées sécuritaires (attaques, interceptions, protection des infrastructures) – sont incités à réallouer une partie de leurs ressources vers la défense, la sécurité intérieure, la protection des actifs critiques et la stabilisation.
Dès lors, la question n’est pas de savoir si les flux financiers vers Rabat s’arrêtent, mais s’ils deviennent plus sélectifs, plus “transactionnels” et davantage orientés vers des projets jugés essentiels aux intérêts du Golfe (logistique, ports, énergie, agro‑sécurité), au détriment des transferts politiques “automatiques”. 

Conséquence stratégique : si l’“assurance du Golfe” se raréfie ou se renchérit, le Maroc fait face à un double risque : (1) coût du financement externe plus élevé, (2) réduction de marges de manœuvre budgétaires au moment même où la facture énergétique augmente. 


3) Le choc diplomatique : quand l’alignement devient un actif moins rentable

a) Le pari de 2020 : normalisation et levier saharien

L’accord de normalisation Maroc‑Israël de décembre 2020, médiatisé comme un tournant, s’est articulé à un élément central : la reconnaissance par les États‑Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, présentée comme une contrepartie majeure.
Des analyses académiques ont souligné le caractère hautement politique de cette séquence, où la dimension saharienne a été explicitement intégrée à l’équation diplomatique. 

b) 2026 : l’influence américaine contestée, l’environnement régional recomposé

La guerre de 2026 a démontré que l’influence américaine, même lorsqu’elle reste prépondérante, peut être contestée et entraîner des retombées lourdes sur ses alliés régionaux : les représailles iraniennes ont visé Israël et des installations associées à la présence américaine dans le Golfe, faisant basculer la crise dans un cadre régional élargi.
Dans ce contexte, le calcul diplomatique marocain – renforcer l’axe Washington pour consolider des gains sur le dossier saharien – perd une partie de sa valeur si Washington est absorbé par une crise majeure, si ses alliés du Golfe se replient sur leurs urgences sécuritaires, ou si l’agenda régional se réoriente vers la stabilisation plutôt que vers la production de “dividendes diplomatiques” périphériques. 

c) Le coût réputationnel et la contrainte d’équilibrage

À mesure que la guerre reconfigure les opinions publiques arabes et la diplomatie régionale, les États qui ont investi une stratégie d’alignement serré peuvent être contraints à davantage de nuance : équilibre entre partenariats sécuritaires, solidarité politique affichée, et protection des intérêts économiques.
Le Maroc se retrouve ainsi face à une équation où son “capital diplomatique” dépend de variables qu’il ne contrôle pas : niveau d’escalade, durée du conflit, cohésion du bloc occidental, posture des États du Golfe, et capacité de Washington à “délivrer” des gains politiques en période de turbulence. 

4) Trois scénarios géostratégiques pour Rabat (2026)

Scénario 1 — Crise courte, coût gérable

Le conflit se stabilise rapidement : la prime de risque énergétique baisse, les flux de GNL restent accessibles via l’Espagne, et les partenaires du Golfe reprennent leur agenda d’investissements. Le Maroc absorbe le choc mais à un coût budgétaire temporaire. 

Scénario 2 — Crise longue, compression budgétaire

Le conflit dure : prix et volatilité persistent, tension sur les stocks et la balance commerciale, investissement externe plus sélectif. Le Maroc entre dans une phase de “compression” : arbitrages sociaux, hausse des charges, ralentissement de projets. 

Scénario 3 — Recomposition régionale, perte de levier

Au‑delà de l’économie, les alliances se reconfigurent : certains États du Golfe priorisent la désescalade et la sécurité interne ; Washington se concentre sur la gestion de crise ; l’espace de manœuvre diplomatique marocain se rétrécit sur certains dossiers. 


Conclusion : un pays “hors front”, mais au cœur des secousses

En réalité, la question n’est pas de savoir si le Maroc est touché, mais comment il l’est :

  • par une dépendance énergétique aggravée depuis la fermeture du GME et la nouvelle dépendance au GNL regazéifié en Espagne, 
  • par une exposition financière à l’évolution des priorités du Golfe en temps de crise, 
  • par un repositionnement diplomatique imposé par la reconfiguration des équilibres régionaux en 2026. 

Le Maroc se retrouve ainsi face à une vérité géostratégique classique : la distance géographique ne protège pas quand la dépendance est structurelle.



Par Belgacem Merbah


 

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