Vers un choc énergétique au Maroc ? La dépendance au GNL américain et le risque d'un blocage espagnol
I. La rupture du système gazier maghrébin
La situation actuelle trouve son origine dans la rupture du contrat du Maghreb-Europe Gas Pipeline (GME) en 2021. Ce gazoduc, long d'environ 1 620 km, acheminait historiquement le gaz algérien vers l'Espagne en passant par le territoire marocain.
Lorsque l'Algérie a décidé de ne pas renouveler l'accord de transit, le Maroc a perdu son accès direct au gaz algérien. Pour compenser cette rupture structurelle, Rabat a adopté un mécanisme inédit en quatre étapes :
Depuis 2022, ce mécanisme constitue la principale source d'approvisionnement gazier du royaume. Les volumes importés ont dépassé 10 000 GWh en 2025, confirmant la dépendance croissante du Maroc envers des infrastructures qu'il ne contrôle pas.
II. Une dépendance indirecte au GNL américain
La particularité de ce système réside dans le fait que l'Espagne est l'un des principaux importateurs européens de GNL américain. Les États-Unis sont devenus un fournisseur majeur du marché gazier espagnol, dépassant parfois d'autres fournisseurs historiques.
Le gaz qui arrive au Maroc est ainsi souvent du GNL américain, simplement regazéifié en Espagne avant d'être réexporté. La chaîne énergétique marocaine repose sur trois maillons critiques :
Maillon | Acteur | Risque |
1 — Approvisionnement | Marché international (GNL américain) | Volatilité des prix, sanctions commerciales |
2 — Regazéification | Terminaux espagnols | Décision politique de Madrid |
3 — Transport | GME en flux inversé | Rupture de flux, infrastructure partagée |
La rupture d'un seul de ces maillons peut fragiliser tout l'édifice énergétique marocain.
III. La décision russe : un séisme pour la sécurité énergétique européenne
ÉLÉMENT NOUVEAU — Le 4 mars 2026, Vladimir Poutine a déclaré que la Russie pourrait cesser immédiatement ses exportations de gaz vers l'Europe pour se tourner vers des marchés jugés plus rentables. Cette annonce transforme fondamentalement l'équation énergétique du continent.
Dans une interview accordée à la télévision publique russe, Poutine a affirmé qu'il serait "peut-être plus rentable de cesser d'approvisionner le marché européen immédiatement" pour se tourner vers d'autres débouchés. Cette déclaration intervient dans un contexte de double pression : d'un côté, l'UE a adopté en janvier 2026 un règlement interdisant les importations de gaz russe à partir du 18 mars 2026 ; de l'autre, la demande asiatique, portée par l'escalade au Moyen-Orient, offre à Moscou des acheteurs premium disposés à payer davantage.
Le contexte réglementaire renforce cette rupture : le Parlement européen a approuvé l'interdiction progressive des importations de GNL russe dès 2026 et du gaz par gazoduc d'ici septembre 2027. La part du gaz russe dans les importations européennes, qui était de 45 % en 2021, était déjà tombée à 19 % en 2024. Le retrait russe — qu'il soit subi ou décidé — crée un vide considérable à combler.
IV. L'Espagne, pivot énergétique de l'Europe — et non plus du Maroc
C'est dans ce nouveau contexte que la position espagnole prend une dimension stratégique inédite. L'Espagne possède sept terminaux de regazéification, le réseau le plus important d'Europe. Selon le Gas Infrastructure Europe (GIE), la péninsule ibérique concentre à elle seule un tiers des capacités de regazéification de l'UE et du Royaume-Uni, et 44 % des capacités de stockage de GNL de l'UE.
Face au vide laissé par le retrait russe, l'Espagne est appelée à devenir la plaque tournante du GNL pour l'ensemble du continent européen. La Commission européenne elle-même a soutenu l'idée de faire de l'Espagne un grand hub gazier européen. Pedro Sánchez a déclaré que son pays couvre déjà 37 % des capacités de regazéification du continent.
Pays | Capacités regazéification (part UE) | Rôle stratégique |
Espagne | ~37% des capacités UE | Hub GNL principal, pivot continental |
France | ~15% | Transit secondaire vers l'Europe centrale |
Pays-Bas | ~13% | Distribution Europe du Nord |
Italie | ~10% | Passerelle Méditerranée orientale |
Maroc | 0% — aucun terminal national | Dépendant total de l'Espagne |
Dans ce nouveau paradigme, l'Espagne doit faire face à une demande européenne structurellement accrue. L'Allemagne, la Hongrie et d'autres pays fortement dépendants du gaz russe vont exercer une pression considérable sur les terminaux ibériques. Les capacités espagnoles, bien que les plus importantes d'Europe, ne sont pas illimitées.
L'Espagne se trouve désormais à l'intersection de deux demandes incompatibles : celle de l'Europe, qui a besoin d'elle pour survivre à l'hiver sans gaz russe, et celle du Maroc, qui compte sur elle pour son approvisionnement quotidien.
V. La crise Washington–Madrid : un facteur de tension supplémentaire
Dans ce contexte déjà sous haute tension, la crise entre Washington et Madrid ajoute une couche de risque supplémentaire. Trump a menacé de suspendre les relations commerciales avec l'Espagne après le refus de Madrid d'autoriser l'utilisation de ses bases militaires dans le conflit avec l'Iran.
Si ces menaces se concrétisaient, les conséquences seraient directes pour les flux de GNL américain vers l'Espagne :
Le Maroc, en bout de chaîne, absorbera mécaniquement le contrecoup de toutes ces tensions simultanées.
VI. Le scénario catastrophe pour le Maroc
La convergence de ces trois facteurs crée un scénario inédit de vulnérabilité maximale pour Rabat :
Facteur de risque | Probabilité | Impact pour le Maroc |
Retrait russe du marché gazier européen | Très élevée (en cours) | Demande européenne massive sur les terminaux espagnols |
Priorité espagnole à l'Europe sur le Maroc | Très élevée | Réduction ou suspension des réexportations vers Rabat |
Crise commerciale Washington–Madrid | Moyenne à élevée | Réduction du GNL américain disponible en Espagne |
Escalade au Moyen-Orient | Élevée | Hausse des prix, compétition accrue sur le GNL |
Le Maroc pourrait ainsi se retrouver dans la situation paradoxale suivante : les terminaux espagnols dont il dépend fonctionneront à pleine capacité, mais au profit exclusif du marché européen. Non par hostilité envers Rabat, mais par simple logique de priorité stratégique nationale et de pression de solidarité entre États membres de l'UE.
Les conséquences directes seraient : hausse brutale des prix de l'électricité, difficultés d'approvisionnement des centrales à gaz, et risque de ralentissement industriel majeur.
VII. Un système énergétique structurellement fragile
Cette situation révèle une réalité stratégique souvent sous-estimée : le Maroc ne possède toujours aucun terminal national de GNL opérationnel. Plusieurs projets, notamment à Nador West Med, ont été annoncés puis suspendus, retardant toute forme d'autonomie énergétique.
Un État qui externalise sa sécurité énergétique vers un partenaire dont les priorités peuvent changer en quelques semaines n'est pas souverain sur ce dossier.
Conclusion
L'architecture énergétique marocaine est aujourd'hui prise dans un étau géopolitique à trois mâchoires : le retrait russe qui mobilise l'Espagne au service de l'Europe, la crise Washington-Madrid qui fragilise les flux de GNL américain, et l'escalade au Moyen-Orient qui tend les marchés mondiaux.
La décision russe de menacer de couper le gaz européen change fondamentalement la donne. L'Espagne, jusqu'ici partenaire commode du Maroc dans cette architecture de flux inversés, devient en quelques semaines le pivot central de la sécurité énergétique européenne. Elle ne peut pas, simultanément, être le garant de l'approvisionnement du Maroc.
La véritable question stratégique devient alors la suivante : le Maroc peut-il durablement garantir sa sécurité énergétique sans infrastructure nationale de GNL, dans un monde où son fournisseur de substitution est désormais requis en priorité par l'Europe entière ?
La réponse à cette question engage bien plus que la politique énergétique. Elle révèle la fragilité d'une stratégie d'approvisionnement construite sur des dépendances empilées — algérienne, espagnole, américaine — dans un monde où les solidarités géopolitiques s'organisent désormais à l'échelle des blocs, non des voisinages.
Par Belgacem Merbah
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