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France–Algérie : la “main tendue” sous conditions, ou l’art de l’ambiguïté ?

Il existe en France un discours récurrent : la relation avec l’Algérie serait “appelée” à se réchauffer, parce que l’Histoire l’impose, parce que les sociétés sont liées, parce que l’économie y gagnerait, parce que la stabilité régionale le nécessiterait. Mais à chaque annonce de “dégel”, un fait politique s’impose : on ne réconcilie pas durablement en maintenant, en parallèle, des décisions qui heurtent frontalement des intérêts jugés vitaux par Alger. La question du Sahara occidental et le dossier mémoriel constituent, à cet égard, deux verrous structurels — et deux révélateurs de la réalité de la volonté française. 

1) Le Sahara occidental : une contradiction stratégique au cœur du “rapprochement”

L’été 2024 a marqué une inflexion diplomatique majeure : dans une lettre adressée au roi du Maroc, Emmanuel Macron écrit que “le présent et l’avenir du Sahara occidental s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine”, et présente le plan d’autonomie marocain comme “la seule base” pour une solution politique.
Cette formulation, même enveloppée de prudence diplomatique, a été perçue à Alger comme un basculement : non seulement parce qu’elle rompt avec une position historiquement plus “équilibrée”, mais aussi parce qu’elle touche à un dossier que l’Algérie considère central pour sa sécurité régionale et sa doctrine diplomatique (autodétermination/décolonisation). Dans la foulée, l’Algérie a rappelé son ambassadeur et réduit sa représentation, signe d’une crise durable. 

Dès lors, comment croire à une volonté de rapprochement lorsque la France adopte une ligne sur le Sahara occidental qui, mécaniquement, nourrit la défiance algérienne ? La contradiction est double :

  • Contradiction de méthode : on demande à Alger de “regarder ailleurs” ou de dissocier les dossiers, alors même que la décision française est, par nature, régionale et structurante. 
  • Contradiction d’objectif : un rapprochement suppose un socle minimal de confiance. Or, sur ce dossier précis, Paris a choisi une option qui, vue d’Alger, dégrade ce socle au lieu de le consolider. 

Autrement dit : tant que la France maintient une position d'alignement sur Rabat, la promesse de “réconciliation” ressemble moins à un projet politique qu’à une formule de communication — une invitation à normaliser malgré le contentieux, plutôt qu’une volonté d’en traiter la cause. 


2) La mémoire : de la “réconciliation” au “compte-gouttes” comme levier

Le second verrou est celui de la mémoire coloniale. Le problème, ici, n’est pas l’absence totale de gestes — il y en a eu — mais la logique de séquençage : reconnaître par fragments, ouvrir par à-coups, concéder par étapes. Dans le débat public, cela se traduit par une impression persistante d’un traitement “au compte-gouttes”, notamment sur la question des archives (accès, restitution, périmètres), et sur la difficulté à “clore” politiquement le dossier. 

Ce choix progressif peut s’expliquer, côté français, par des contraintes internes : équilibres politiques, résistances administratives, enjeux symboliques, peur d’ouvrir un précédent. Mais côté algérien, la lecture est différente : le tempo devient un instrument, et la mémoire une “rente” diplomatique — un sujet que l’on peut activer, temporiser, relancer, pour peser sur d’autres négociations (économiques, migratoires, sécuritaires). Ce n’est pas une “preuve” juridique, mais une grille d’interprétation nourrie par la répétition des épisodes : annonce, recul, promesse, lenteur, débat procédural… 

Le résultat est simple : une confiance impossible. Une réconciliation mémorielle suppose un geste politique clair, lisible, assumé — et une stratégie de clôture. Or, lorsque le processus paraît conçu pour durer, il produit l’effet inverse : il entretient le soupçon que l’objectif n’est pas de régler, mais de gérer — c’est-à-dire maintenir un dossier “ouvert” parce qu’il est utile.


3) Le contexte français : basculement culturel, bataille d’hégémonie… et durcissement du récit

À cette difficulté externe s’ajoute une dynamique interne française de plus en plus visible : la bataille pour le contrôle du récit — médiatique, culturel, éditorial. Ces derniers jours, une mobilisation rare a illustré ce basculement : près de 600 professionnels du cinéma ont signé une tribune publiée à la veille de Cannes, dénonçant l’“emprise” grandissante de Vincent Bolloré sur l’écosystème du cinéma via Canal+, Vivendi et l’entrée de Canal+ au capital d’UGC.
Selon les éléments rapportés, Canal+ a acquis 34 % d’UGC avec une perspective de montée au contrôle total d’ici 2028, ce qui alimente la crainte d’une intégration verticale : financement, production, diffusion. 

Dans l’édition, la secousse a précédé Cannes : crise chez Grasset après l’éviction d’Olivier Nora, et annonces de retrait de publication par de nombreux auteurs, en France comme à l’international, au nom de l’indépendance éditoriale et du pluralisme.
Cette double mobilisation (cinéma + littérature) ne dit pas seulement “Bolloré oui/non”. Elle met en lumière un fait politique : la polarisation culturelle devient structurante, et elle rejaillit sur les sujets sensibles, dont l’Algérie, la colonisation, la mémoire, le Maghreb. 

Pourquoi est-ce important pour la relation France–Algérie ? Parce qu’une partie de l’espace médiatique et culturel français pousse vers des récits plus conflictuels, plus identitaires, plus instrumentalisables — ce qui rend plus coûteux, pour un exécutif français, d’assumer une ligne de reconnaissance mémorielle franche et une diplomatie “désidéologisée” au Maghreb. Inversement, cela rend plus tentante une posture de compromis minimal : quelques gestes, sans “grand basculement”, pour ne pas fracturer davantage la scène intérieure. 


4) Conclusion : le test de sincérité, ce sont les actes — pas les déclarations

Au fond, la question n’est pas de savoir si la France “souhaite” se rapprocher de l’Algérie en paroles : ce souhait est régulièrement exprimé. Le problème est que les deux dossiers structurants — Sahara occidental et mémoire — continuent d’être traités d’une manière qui alimente la défiance :

  • Sur le Sahara occidental, la France a pris une position dont elle savait qu’elle provoquerait une rupture de confiance avec Alger. 
  • Sur la mémoire, la logique de progression “au compte-gouttes” maintient le dossier ouvert et donc politiquement instrumentalisable. 
  • Dans le même temps, la France traverse une séquence de polarisation culturelle et médiatique qui rend une ligne de “clôture” (mémorielle) plus difficile à assumer politiquement. 

Dès lors, mettre en doute la volonté réelle de rapprochement n’est pas un procès d’intention : c’est une lecture de cohérence. Une réconciliation authentique suppose de traiter les points de fracture comme des priorités, pas comme des “détails” à neutraliser rhétoriquement.



Par Belgacem Merbah




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