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Elnet, la “lutte contre l’islamisme” et l’angle mort des ingérences : anatomie d’une asymétrie française

La réunion organisée à Paris sous le mot d’ordre « Pour la République, la France contre l’islamisme » a constitué un marqueur politique : non seulement par l’ampleur de la mobilisation (plus de 2 000 personnes), mais aussi par la nature des intervenants, au premier rang desquels des membres du gouvernement. À elle seule, cette séquence donne à voir un phénomène devenu central dans les démocraties contemporaines : la capacité de réseaux structurés à agréger des acteurs d’horizons variés autour d’un récit commun, qui combine sécurité intérieure, identité nationale et géopolitique. 

L’événement n’était pas une simple conférence : les codes décrits par la presse relèvent davantage d’un meeting politique (applaudissements, slogans, personnalités “têtes d’affiche”, mise en scène d’une mobilisation). Il était organisé dans le cadre d’« Agir Ensemble », initiative associée à Elnet, organisation qui se présente comme “indépendante” et “dédiée au renforcement des relations entre la France, l’Europe et Israël”. 


Elnet : d’un réseau de diplomatie informelle à un acteur de lobbying assumé

Elnet (European Leadership Network) se définit officiellement comme une organisation dédiée au renforcement des relations Europe–Israël. Mais plusieurs travaux et enquêtes convergent pour la qualifier d’acteur d’influence pro-israélien structuré, opérant au croisement du politique, du parlementaire, du médiatique et du “policy-making”. Son inscription en France comme représentant d’intérêts auprès de l’Assemblée nationale (à partir de 2024, selon des sources de synthèse) s’inscrit dans cette trajectoire de visibilité et d’institutionnalisation. 

Ce type de structure rappelle, par sa logique, les grands modèles de lobbying “à l’américaine” : capacité de collecte, production de récits stratégiques, mise en réseau d’élites, et surtout investissement dans la socialisation politique (créer des réflexes, des affinités, des cadrages partagés). La comparaison souvent évoquée avec l’AIPAC n’est pas qu’une formule : elle renvoie à une grammaire commune de l’influence, fondée sur la proximité avec les décideurs et la fabrication d’un consensus. 

Le levier des voyages : une fabrique de proximité parlementaire

L’un des ressorts les plus documentés du dispositif Elnet tient à l’organisation de voyages en Israël pour des parlementaires français, financés par l’organisation. Plusieurs publications rapportent qu’environ une centaine d’élus auraient été invités depuis 2017, dans le cadre de séjours comprenant rencontres de haut niveau et visites institutionnelles et sécuritaires. Au-delà de la question éthique (transparence, déclarations, conflits d’intérêts potentiels), l’enjeu est stratégique : ces formats construisent un “cadre d’interprétation” et une relation d’accès, qui pèsent sur la manière dont certains dossiers sont ensuite abordés au Parlement et dans l’espace public. 

C’est précisément cette infrastructure relationnelle — durable, répétitive, ciblée — qui distingue l’influence structurée de la simple expression d’opinion. Or, c’est ici qu’apparaît une dissonance majeure dans le débat français sur “l’ingérence”. 


L’asymétrie française : quand l’“ingérence” devient un concept à géométrie variable

La fabrication d’une “menace algérienne” : polémique numérique vs structure institutionnelle

Depuis plusieurs mois, une partie de la classe politique et médiatique française agite le spectre d’une prétendue “ingérence algérienne”, souvent à partir d’affaires liées à des influenceurs sur TikTok. Des médias ont relaté des interpellations et poursuites visant des influenceurs de nationalité algérienne accusés d’appels à la haine ou à la violence, ce qui a alimenté une séquence politico-médiatique très visible. Des dossiers de presse ont même cadré ces épisodes sous l’angle d’une “ingérence” d’Alger, en reliant la polémique à la dégradation des relations franco-algériennes. 

Mais l’écart analytique est considérable entre :

  • des producteurs de contenus polémiques (économie de l’attention, surenchère, clash, monétisation),
  • et une stratégie d’influence d’État, dotée de relais institutionnels, d’accès aux décideurs, de dispositifs financiers, juridiques et diplomatiques. 

À ce stade, ce qui est surtout documenté dans la presse, ce sont des faits pénaux (propos violents, procédures judiciaires, expulsions, rétentions), ainsi que des controverses sur leur interprétation politique. En revanche, l’existence d’une chaîne de commandement ou d’une coordination démontrée entre ces individus et l’État algérien — au sens d’une opération étatique structurée — n’apparaît pas établie dans les éléments publiquement disponibles cités par ces articles. 

Autrement dit, l’usage inflationniste du mot “ingérence” dans ce cas peut relever moins d’une qualification rigoureuse que d’une construction médiatique, alimentant un climat déjà saturé de tensions mémorielles et diplomatiques. 


Une opération d’influence autrement plus structurée : la piste israélienne dans une campagne numérique anti-LFI

Dans le même temps, une affaire au profil techniquement plus préoccupant a émergé autour des élections municipales de mars 2026 : des candidats LFI ont été ciblés par une campagne numérique de dénigrement reposant sur des faux sites et des faux comptes. Viginum, service français de lutte contre les manipulations informationnelles, a évoqué des “caractéristiques d’inauthenticité” (photos générées par IA, créations synchronisées, métadonnées, marqueurs techniques indiquant une provenance étrangère), tout en soulignant la visibilité relativement faible observée à ce stade. 

Les noms les plus souvent cités comme cibles, dans les articles relatant l’affaire, incluent notamment Sébastien Delogu (Marseille) et François Piquemal (Toulouse), avec plainte et enquête judiciaire ouvertes pour diffamation. Des publications de presse ont également mentionné David Guiraud parmi les figures visées dans la séquence politique plus large dénoncée par LFI. 

Surtout, des éléments relayés par l’AFP et repris par plusieurs médias indiquent qu’une piste israélienne a été explorée, avec la mention d’une entité appelée “BlackCore” dans une enquête conjointe attribuée à Libération et Haaretz, et des traces menant à des sociétés basées à Tel-Aviv. À ce stade, il est essentiel de noter que les responsabilités exactes, les motivations, et l’éventuel lien avec une autorité étatique ne sont pas présentés comme définitivement établis dans les articles de dépêche : il s’agit d’une orientation d’enquête et de soupçons documentés, pas d’une conclusion judiciaire. 

Mais même sous cette prudence, l’écart de sophistication est net :

  • réseaux coordonnés,
  • faux comptes,
  • contenus et visuels générés,
  • sites et métadonnées,
  • diffusion synchronisée,
  • micro-ciblage d’acteurs électoraux. 

Nous sommes là dans une logique d’opération (infrastructure + coordination + objectif politique), et non dans la simple expression individuelle sur les réseaux. 


Le tabou sélectif : ingérences “bruyantes” vs ingérences “acceptables”

Le cœur du problème n’est pas l’existence d’ingérences — phénomène désormais global — mais la manière dont le débat public hiérarchise les indignations. Lorsqu’il s’agit d’acteurs perçus comme adversaires (Russie, Chine, parfois Algérie), l’alarme médiatique est immédiate, souvent massive. Lorsque des soupçons concernent des réseaux plus “intégrés” à l’écosystème politico-médiatique occidental — ou des alliés stratégiques —, le traitement devient plus prudent, fragmenté, parfois marginalisé. 

Dans ce cadre, l’influence d’Elnet illustre un cas d’école : elle est visible (événements, personnalités, tribunes), structurée (réseaux, voyages, accès), et discutée par des enquêtes, mais rarement appréhendée dans le débat général avec le même niveau d’alarme que d’autres influences étrangères. 

S’agissant du Maroc, l’affaire Pegasus a montré, à l’échelle internationale, la réalité de pratiques d’espionnage numérique et a placé la question de la surveillance et de l’influence au cœur de relations diplomatiques sensibles ; des enquêtes de Radio France ont notamment rapporté l’embarras de Paris face aux soupçons visant Rabat dans ce scandale. (Ici encore, prudence : le Maroc a contesté ces accusations, mais l’existence d’un scandale global autour de Pegasus et des révélations journalistiques est solidement documentée.) 


La guerre informationnelle : le vrai enjeu du XXIᵉ siècle

Les démocraties entrent dans une ère de conflictualité hybride où l’influence se déploie à travers : faux comptes, IA générative, microciblage, contenus émotionnels, polarisation, et opérations “sous le seuil” (difficiles à attribuer juridiquement mais efficaces politiquement). Dans ce contexte, réduire le débat à quelques figures TikTok — aussi problématiques soient-elles pénalement — peut fonctionner comme une diversion : beaucoup de bruit sur des acteurs peu structurés, peu de lumière sur des dispositifs plus complexes, mieux financés, mieux intégrés et plus proches du pouvoir. 


Le danger du “deux poids deux mesures” : une souveraineté affaiblie par l’instrumentalisation

Le risque stratégique majeur est simple : si la France applique des standards différents selon l’origine géopolitique des acteurs, elle fragilise sa crédibilité démocratique et sa capacité de protection réelle. Une démocratie mature devrait être capable : 

  • d’enquêter sur toutes les ingérences,
  • de distinguer propagande individuelle et opérations structurées,
  • d’exiger transparence et traçabilité des réseaux d’influence,
  • d’éviter l’hystérisation médiatique et les amalgames,
  • et d’appliquer des critères constants, indépendamment des alliances. 

À défaut, la lutte contre les ingérences devient elle-même un instrument politique : non plus un outil de souveraineté, mais une arme de disqualification à usage sélectif.



Par Belgacem Merbah

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