Accéder au contenu principal

Quand un simple rappel historique met le feu aux réseaux : l’Algérie face à la réécriture et à la mauvaise foi marocaine

Il aura suffi d’une publication officiel sur X — sobre, documenté, diplomatique — pour révéler une réalité gênante : dès qu’il s’agit de l’Algérie, certains marocains préfèrent nier l’histoire plutôt que de la lire. Il y a quelques jours, l’ambassade des États‑Unis à Alger a rappelé, preuves à l’appui, un fait historique élémentaire : le Traité de paix et d’amitié de 1795, signé à Alger, constitue l’un des chapitres les plus anciens de la relation algéro‑américaine. Ce traité existe, il est accessible, et il est archivé. 

Et pourtant, au lieu d’un débat serein, on a vu surgir une vague de commentaires cherchant à décréter “impossible” ce que les archives attestent. Une partie des réactions les plus virulentes, largement issues d’une polémique marocaine sur les réseaux, s’est concentrée sur un slogan répétitif : « l’Algérie n’existait pas en 1795 ». Autrement dit : si le fait dérange, on nie le fait. Si le document contredit le récit, on accuse le document. C’est la logique de la réécriture par l’incantation.

1) Le tweet américain : un rappel diplomatique adossé à des archives

Le point de départ est limpide : un rappel sur 1795 et sur le traité conclu à Alger. Or ce traité est disponible dans des dépôts académiques et officiels, dont l’Avalon Project (Yale), qui publie le texte du Treaty of Peace and Amity, Signed at Algiers September 5, 1795. On le retrouve également dans des archives gouvernementales américaines (GovInfo) au sein des compilations de traités. 

Plus important encore : le Département d’État américain (Office of the Historian) résume explicitement cette séquence en indiquant que “Algiers recognized the United States in 1795” via la signature d’un traité, tout en précisant que les relations diplomatiques permanentes prennent leur forme moderne après 1962, une fois terminée la période coloniale française. 

Cela veut dire une chose simple : le rappel de l’ambassade n’est pas une opinion, c’est une chronologie institutionnelle et documentée.

2) Les réactions de déni : “l’Algérie n’existait pas”, donc l’archive serait “fausse” ?

Face à une archive, certains n’ont pas tenté de discuter le contexte historique, ni même de contester le texte du traité (ce qui serait déjà difficile). Ils ont choisi une autre méthode : attaquer la notion même d’Algérie, comme si l’histoire se réduisait à un acte de naissance administratif daté de 1962.

Or, c’est précisément l’astuce rhétorique : confondre État‑nation moderne et entité politique historique. En 1795, on parle de la Régence d’Alger, centre de pouvoir doté d’une administration, d’une fiscalité, d’une flotte, et surtout d’une capacité de négociation internationale — capacité confirmée par la documentation diplomatique américaine elle‑même, qui décrit la Régence d’Alger comme un État souverain. 

Donc non : on ne peut pas balayer un traité par un slogan. Et non : l’existence d’un traité signé à Alger ne disparaît pas parce que des comptes sur X le décident.


3) “C’était une colonie ottomane” : une formule commode, historiquement boiteuse

Autre argument répété : « l’Algérie était une colonie ottomane ». Là encore, la nuance est capitale. Le Département d’État américain dit l’inverse de la caricature : vassalité nominale, mais indépendance effective dans la conduite des affaires étrangères. 

Et la chronologie met ce déni en difficulté. La reconnaissance mutuelle et l’engagement formel entre les États‑Unis et l’Empire ottoman sont situés autour de 1830–1831 dans les repères officiels américains concernant la Turquie (Empire ottoman).

Dès lors, une question simple surgit, et elle est dévastatrice pour la propagande : comment une “simple colonie” aurait‑elle conclu un traité en 1795, 35 ans avant l’acte formel avec Istanbul ? La réponse est dans les sources : parce qu’Alger n’était pas un simple appendice, mais un acteur politique autonome dans les faits. 


4) Ce que cette polémique dit vraiment : l’obsession d’effacer l’Algérie du paysage historique

Ce tumulte numérique n’est pas une querelle académique. C’est un symptôme : l’Algérie dérange lorsqu’elle apparaît dans l’histoire du monde, non pas comme un “territoire créé”, mais comme un acteur ancien, reconnu, documenté.

Ce phénomène n’est pas nouveau. Il rappelle, par certains aspects, la vieille mécanique coloniale : pour légitimer une domination, on commence par nier l’existence politique antérieure. Les travaux sur l’imaginaire colonial français montrent comment la rhétorique coloniale a produit des “mythologies” justifiant la conquête et le contrôle, en fabriquant une représentation du pays colonisé comme incomplet ou “sans histoire”. 

La différence aujourd’hui, c’est que l’objectif n’est plus de coloniser. Il est de gagner une bataille symbolique : faire croire que l’Algérie serait une apparition récente, afin de la priver de profondeur historique dans l’espace maghrébin et méditerranéen. Mais la réalité documentaire résiste : les traités sont là, les archives sont là, et même les institutions américaines le rappellent noir sur blanc. 


5) Le cœur du scandale : quand un rappel historique devient insupportable à certains

Le tweet de l’ambassade américaine n’attaque personne. Il ne “provoque” rien. Il rappelle un fait : 1795. Il parle de dialogue, de diplomatie, de liens durables. Et c’est précisément cette banalité qui a fait exploser certains commentaires : parce qu’elle confirme, calmement, que l’Algérie n’est pas un accident de l’histoire.

On peut débattre des mots : “Algérie”, “Régence”, “nation”, “État moderne”. Mais on ne peut pas effacer un traité signé à Alger, archivé, consultable, et reconnu dans la chronologie d’un État comme les États‑Unis. 


Conclusion : l’Algérie n’a pas besoin qu’on la “reconstruise” — elle a des archives, des preuves, et une continuité historique

Au fond, cette séquence révèle surtout une vérité : quand l’Algérie réapparaît dans les archives internationales, certains paniquent. Ils ne répondent pas par l’histoire, mais par la négation. Ils ne répondent pas par des sources, mais par des slogans.

Or, la diplomatie n’est pas une rumeur : c’est un registre. Et le registre dit qu’en 1795, un traité est signé à Alger ; que les États‑Unis l’archivent ; et que leur propre historiographie institutionnelle en fait un acte de reconnaissance. 

L’Algérie n’a pas à quémander une place dans l’histoire : elle y est, documents à l’appui. Et ceux que cela dérange n’y pourront rien.



Par Belgacem Merbah



Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

La CIA déclassifie un document qui permet de comprendre les véritables motivations du Maroc dans la guerre des sables de 1963

Le 23 août 1957, un document confidentiel de la CIA a été rédigé, dévoilant des éléments cruciaux sur la politique française vis-à-vis de l’Algérie, alors en pleine guerre d’indépendance. Récemment déclassifié, ce document éclaire d’un jour nouveau les intentions de la France concernant les zones pétrolifères sahariennes et ses stratégies post-indépendance. À travers des manœuvres diplomatiques, économiques et géopolitiques, Paris cherchait à préserver son contrôle sur cette région stratégique. Un Sahara Algérien Indispensable à la France Selon ce document, la France considérait le Sahara algérien comme un territoire d’une importance capitale, non seulement pour ses ressources pétrolières et gazières, mais aussi pour son positionnement stratégique en Afrique du Nord. Dans cette optique, Paris envisageait de maintenir coûte que coûte sa mainmise sur la région, en la dissociant administrativement du reste de l’Algérie. Cette politique s’est concrétisée en 1957 par la création de deux dép...

Le Mythe du Soutien Marocain à la Révolution Algérienne : Une Histoire de Calculs et d’Opportunisme

L’histoire des relations entre le Maroc et la Révolution algérienne est souvent déformée par une propagande soigneusement entretenue par le régime marocain. Cette version des faits présente Mohamed V comme un allié indéfectible du peuple algérien dans sa lutte pour l’indépendance. Pourtant, une analyse minutieuse des événements démontre que ce soutien n’était ni désintéressé, ni motivé par une réelle solidarité. Il s’agissait avant tout d’un levier diplomatique visant à consolider le pouvoir du souverain marocain et à servir les ambitions territoriales du royaume chérifien. Un Soutien Dicté par des Intérêts Stratégiques Lorsque la Guerre d’Algérie éclate en 1954, le Maroc, fraîchement indépendant depuis 1956, se trouve dans une position délicate. Mohamed V cherche à asseoir son autorité dans un pays encore fragile, marqué par des tensions internes et des incertitudes quant à son avenir politique. Dans ce contexte, le soutien à la lutte algérienne contre la France devient un outil de...

Rima Hassan et la trahison du Sahara occidental : une gifle à l’Algérie et à son peuple

Rima Hassan vient de franchir une ligne rouge. Après avoir longtemps soutenu la cause sahraouie, symboliquement liée à la lutte palestinienne, elle a annoncé sur Instagram qu’elle prenait ses distances avec ce combat et soutenait désormais la position marocaine sur le Sahara occidental . Pour les Algériens, cette volte-face n’est pas une simple opinion : c’est une trahison pure et simple. Cette volte-face est d’autant plus étonnante que Rima Hassan a construit sa légitimité académique sur une thèse portant sur les camps de réfugiés sahraouis. Aujourd’hui, elle embrasse la rhétorique officielle marocaine. En reniant ses convictions — si tant est qu’elles aient été sincères — elle tourne également le dos à son engagement pour la Palestine , car les acteurs impliqués dans l’occupation du Sahara occidental sont les mêmes que ceux engagés dans celle de la Palestine .   Une question de sécurité nationale trahie La cause sahraouie dépasse le cadre d’un débat politique ou humanitaire. El...