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Panique aux stations-service au Maroc : quand la flambée des carburants révèle la fragilité de l’État énergétique

Au cours des derniers jours, les longues files de voitures devant les stations-service marocaines ont cessé d’être un simple décor de circonstance saisi par les caméras de téléphones. Elles sont devenues un signal d’alarme, révélateur d’une inquiétude collective qui dépasse largement le prix du litre pour poser une question plus fondamentale : le pays dispose-t-il réellement des outils de résilience lorsque surviennent les tempêtes géopolitiques ?
Le franchissement de seuils psychologiques par les carburants – entre 13 et 14 dirhams le litre, avec des projections atteignant 15 dirhams – a réveillé chez les citoyens un réflexe de prudence : se ravitailler, stocker ce qui peut l’être, comme pour devancer une épreuve annoncée. En pareilles circonstances, la pompe n’est plus perçue comme un simple point de vente, mais comme un baromètre de la confiance : confiance du consommateur dans sa capacité d’endurance, confiance de l’économie dans ses filets de protection, confiance de la société dans le fait que le choc ne sera pas laissé à sa seule inertie.

Pourtant, la flambée des prix – aussi brutale soit-elle – ne saurait à elle seule expliquer ce climat de panique. Elle n’est pas la cause unique, mais bien la fenêtre par laquelle s’est révélée la profondeur de la faille dans le dispositif de sécurité énergétique. Comme l’a souligné l’analyste économique et financier Zakaria Karti, « le Maroc ne dispose d’aucune véritable architecture de sécurité énergétique et ne s’appuie sur aucune réserve stratégique réelle », rappelant que l’obligation légale de constituer un stock équivalant à soixante jours de consommation « n’a jamais été respectée depuis 1973 ».

1) Un choc venu de l’extérieur… qui révèle la fragilité intérieure

Il ne fait aucun doute que les tensions régionales et internationales – au premier rang desquelles les répercussions de la crise iranienne et les perturbations affectant les routes d’approvisionnement – injectent une dose supplémentaire de volatilité dans les marchés de l’énergie, avec une propagation rapide vers les pays importateurs. Mais la crise, dans son essence, ne se limite pas à une question de prix : elle est avant tout celle d’une capacité d’absorption des chocs. En l’absence d’un véritable « amortisseur institutionnel », c’est le citoyen qui encaisse l’onde de choc dans sa totalité : dans les transports, dans l’alimentation, dans le coût de la vie, et jusque dans le climat social.

Ainsi, la hausse du carburant se mue en accélérateur d’inflation :

  • les transports relèvent leurs tarifs ou réduisent leurs services,
  • la distribution absorbe une part du surcoût et en répercute une autre,
  • le commerce ajuste ses prix pour survivre,
  • les ménages revoient leurs priorités, souvent au détriment de l’essentiel.

Dès lors, la question centrale n’est plus : « de combien le litre a-t-il augmenté ? », mais bien : quelle marge de résistance reste-t-il à la population ?


2) « 108 jours » contre « moins de 30 jours » : l’écart de préparation qui dit tout

Au cœur de ce débat, Zakaria Karti convoque une comparaison édifiante. Le ministre français de l’Économie a récemment rassuré l’opinion publique en affirmant que la France disposait de réserves pétrolières stratégiques couvrant 108 jours de consommation, voire 118 jours selon une méthodologie plus rigoureuse.
À l’inverse, les estimations disponibles indiquent que le stock effectif du Maroc ne dépasse pas trente jours.

Cet écart ne relève pas seulement de l’arithmétique ; il traduit une différence de philosophie étatique :

  • d’un côté, un pays qui conçoit la sécurité énergétique comme une infrastructure souveraine ;
  • de l’autre, un pays qui s’est contenté de gérer les flux quotidiens d’achat et de distribution, sans bâtir une véritable ingénierie institutionnelle de résilience face aux crises majeures.

Lorsque la « couverture protectrice » fait défaut, le marché devient l’unique arbitre, et les prix cessent d’être de simples indicateurs pour devenir le reflet brutal de la réalité.


3) Un diagnostic sans complaisance : ni raffinerie, ni cadre de gestion, ni contrôle effectif

Zakaria Karti met en lumière un nœud structurel d’une extrême sensibilité :

  • l’absence de raffinerie nationale depuis la fermeture de la SAMIR en 2015, sans solution de remplacement crédible ;
  • l’inexistence d’un cadre institutionnel dédié à la gestion des stocks stratégiques, lorsqu’ils existent ;
  • une défaillance du contrôle : les sanctions prévues par la loi en matière de sécurité d’approvisionnement n’ont jamais été appliquées avec la rigueur requise, et la question n’a jamais été élevée au rang de priorité institutionnelle durable.

Le plus préoccupant dans ce diagnostic est qu’il ne renvoie pas uniquement à une rareté des ressources, mais à ce que l’analyste qualifie de « vide structurel », résultant d’un double manquement :

  1. un échec public, marqué par l’absence de contrôle strict des obligations liées à la sécurité énergétique ;
  2. un échec privé, certains opérateurs n’ayant pas respecté leurs engagements en matière de constitution et de maintien des stocks, sans véritable reddition de comptes.

De ce fait, la question la plus redoutée est restée en suspens pendant des décennies : que se passerait-il en cas d’interruption des approvisionnements ?
La crise actuelle n’a pas créé ce problème ; elle s’est contentée d’ôter le voile de l’indifférence qui le recouvrait.


4) Le paradoxe du succès : leadership dans les énergies renouvelables, carence dans la sécurité d’approvisionnement

Il serait toutefois injuste de passer sous silence les avancées du Maroc dans le domaine des énergies renouvelables. Le pays a engagé des investissements massifs dans le solaire et l’éolien, construit un mix énergétique salué à l’échelle continentale, et affiche une ambition dépassant 50 % d’énergies renouvelables dans la capacité installée à l’horizon 2030. Cet acquis est réel, mesurable et mérite reconnaissance.

Mais, comme le souligne Karti, cette vision s’est arrêtée à la production, sans s’étendre avec la même détermination à la question de l’approvisionnement et de la résilience en temps de crise globale. La réussite dans la « souveraineté de production » ne saurait compenser l’absence de souveraineté d’approvisionnement lorsque les chaînes logistiques mondiales sont menacées.


5) Le modèle français : gérer des stocks stratégiques sans perdre la maîtrise

Pour esquisser une voie de sortie, l’analyste s’appuie sur le modèle institutionnel français, fondé sur une architecture public–privé à trois niveaux.

Au centre du dispositif figure la SAGESS (Société anonyme de gestion des stocks de sécurité), créée en 1988, qui gère effectivement plusieurs millions de tonnes de produits pétroliers. Son modèle dit « à actifs légers » repose sur une séparation entre propriété des infrastructures et gouvernance stratégique : les installations appartiennent aux opérateurs privés, mais la direction est verrouillée par la présence d’un représentant de l’État disposant d’un droit de veto au conseil d’administration. Il ne s’agit pas de nationalisation, mais de l’introduction d’un verrou souverain au sein d’un cadre de droit privé.

Entre les opérateurs et la SAGESS intervient la CPSSP, commission professionnelle chargée de mutualiser les obligations légales de stockage. Enfin, la France bénéficie d’un troisième niveau de protection grâce à son appartenance à l’Agence internationale de l’énergie, qui permet des libérations coordonnées de stocks en période de crise, comme ce fut le cas récemment avec la décision de mettre sur le marché 400 millions de barils le 11 mars 2026.

La leçon est claire : la sécurité énergétique ne se limite pas à l’acte d’achat ; elle repose sur la construction d’un appareil institutionnel capable de stocker, de gérer, de rendre compte et d’intervenir lorsque les circonstances l’exigent.


6) Fiscalité : quand le choc pétrolier devient un gain pour le Trésor

Zakaria Karti attire également l’attention sur un mécanisme fiscal souvent absent du débat public : la taxe sur la valeur ajoutée appliquée aux carburants (10 %), indexée sur le prix de vente. À mesure que les prix augmentent, les recettes de l’État progressent mécaniquement. Ainsi, dans une contradiction saisissante, la flambée pétrolière pèse lourdement sur les ménages et les entreprises tout en constituant une source de revenus supplémentaire pour le Trésor.

Il ne s’agit pas de prétendre que l’État se réjouit de la crise, mais de constater que l’architecture fiscale actuelle tend à amplifier la pression sur le consommateur plutôt qu’à l’atténuer.


7) Une proposition concrète : réformer le couple TVA/TIC pour protéger le consommateur

L’analyste avance une réforme fiscale « audacieuse dans son esprit et simple dans son principe » :

  • supprimer la TVA sur les carburants,
  • et relever la taxe intérieure de consommation (TIC) à un niveau calibré garantissant la neutralité fiscale de l’État à un prix de référence du baril (par exemple 65 dollars).

La logique est la suivante :

  • en deçà du prix de référence, l’État ne perdrait pas significativement,
  • au-delà, la hausse du baril ne se traduirait plus par une augmentation automatique des recettes fiscales,
  • le consommateur serait ainsi protégé contre l’« inflation fiscale » induite par les chocs pétroliers.

Selon les estimations avancées, la TIC passerait d’environ 3,76 à 4,50 dirhams par litre pour le gasoil, et de 2,42 à 3,40 dirhams pour l’essence, offrant une protection pouvant atteindre 0,50 dirham par litre à 80 dollars le baril, et jusqu’à 0,80 dirham à 120 dollars. Plus la crise est sévère, plus l’effet protecteur s’amplifie.


8) Deux chantiers urgents… et un troisième, plus complexe : vers une « SAGESS marocaine »

Zakaria Karti estime que la crise iranienne constitue une occasion rare de mettre en œuvre des réformes constamment différées en période de stabilité. Il appelle à l’ouverture immédiate de deux chantiers majeurs :

Premier chantier : institutionnel et financier

La création d’une société anonyme dédiée à la centralisation et à la gestion des stocks stratégiques, réunissant les distributeurs de carburants, déjà légalement tenus de constituer des réserves. Ce cadre unifié permettrait d’harmoniser les normes, d’optimiser le financement par recours aux marchés avec garantie de l’État, et d’instaurer un verrou souverain via un représentant public doté d’un droit de veto. L’État ne dépenserait pas nécessairement, mais engagerait sa signature, réduisant ainsi le coût du financement et renforçant la capacité de stockage.

Deuxième chantier : fiscal

L’intégration de la réforme TVA/TIC dans la prochaine loi de finances, son coût étant quasi nul au prix de référence, mais son impact immédiat sur la protection du pouvoir d’achat.

Troisième chantier (le plus complexe) : la relance de la SAMIR

Dossier politiquement, techniquement et financièrement lourd, mais qui pourrait contribuer à restaurer une part de souveraineté industrielle dans la chaîne de valeur énergétique, ou à tout le moins à réduire la vulnérabilité structurelle induite par l’absence de raffinage national.


Conclusion : passer de la gestion des flux à l’ingénierie de la résilience

Ce qui se joue devant les stations-service dépasse la nervosité passagère. C’est l’expression condensée d’une fragilité plus profonde. La société ne redoute pas uniquement le prix ; elle redoute le vide : l’absence de filet de sécurité, l’insuffisance des stocks, et le manque d’une stratégie claire d’intervention en temps de crise.

Sortir de cette spirale ne saurait passer par de simples déclarations rassurantes. Cela exige une architecture institutionnelle garantissant stockage, transparence et capacité d’action ; une justice fiscale qui n’aggrave pas les chocs sur le consommateur ; et une volonté politique déterminée à achever ce que le Maroc a entrepris en matière de souveraineté de production, pour accéder enfin à la souveraineté de l’approvisionnement.



Par Belgacem Merbah


 

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