Une fois de plus, certains médias marocains tentent de vendre une lecture dramatique de l’escalade entre les États‑Unis et Israël d’une part, et l’Iran d’autre part, en la présentant comme une « guerre décisive » qui redessinerait la région et imposerait de nouveaux équilibres dont les répercussions atteindraient jusqu’au Maroc. Mais cette thèse, lorsqu’on la déconstruit calmement, révèle un fort degré d’exagération, de sélectivité, voire de confusion analytique.
Premièrement : le mythe du “coup de grâce”
L’évocation d’une stratégie de « décapitation » comme s’il s’agissait d’une formule magique pour faire tomber des États reflète une compréhension simpliste de la nature des systèmes politiques complexes. L’expérience historique montre que le ciblage des dirigeants de premier rang ne conduit pas nécessairement à l’effondrement de la structure étatique ; il peut même renforcer sa cohésion interne. Depuis 1979, l’Iran a affronté sanctions, guerres et pressions extrêmes, sans que ses institutions ne se désagrègent ; au contraire, elle a su redistribuer et réorganiser ses centres de décision.
Agiter l’idée d’un « effondrement progressif » suggère que Téhéran serait au bord de la chute — un refrain répété depuis des décennies sans jamais se concrétiser. Sommes‑nous face à une analyse stratégique ou à un simple vœu politique ?
Deuxièmement : une vision simplifiée de la relation américano‑iranienne
Décrire l’affrontement comme une décision américaine exécutée par Israël ignore un passé complexe de confrontations, de négociations et de messages indirects. Même au plus fort des tensions, les canaux de communication n’ont jamais totalement disparu. Le scandale « Iran–Contra » sous Ronald Reagan en est la preuve : la politique internationale ne se gouverne pas avec des slogans de fermeté, mais par une froide pragmatique.
Quant à l’éloge adressé à la méthode Donald Trump, présentée comme un modèle de « résolution des dossiers », il passe sous silence le fait que sa politique de « pression maximale » n’a ni mis fin au programme nucléaire iranien, ni réduit les tensions ; elle a au contraire accentué les risques d’escalade sans produire de solution durable. De même, relier la période précédente au concept de « chaos constructif » associé à Condoleezza Rice ne justifie pas l’idée que Washington serait soudain passée à une logique de “décision finale”.
Troisièmement : amplification du rôle israélien
Affirmer que Benyamin Netanyahou n’est pas le décideur ultime et qu’il ne serait qu’un exécutant de la volonté de Washington révèle une contradiction manifeste. Soit Israël est un acteur autonome cherchant à imposer de nouveaux paramètres sécuritaires, soit elle n’est qu’un bras armé américain. Combiner les deux postulats à la fois fragilise davantage la narration qu’elle ne la renforce.
Quatrièmement : pourquoi introduire le Maroc dans l’équation ?
Ce qui prête le plus à sourire, c’est de passer de Téhéran et Washington à Rabat, comme si le Maroc était un acteur central dans la reconfiguration du Moyen‑Orient. Rabat, qui a rompu ses relations avec l’Iran sur la base d’accusations politiques, tente à travers ce discours de se présenter comme membre d’un « axe de stabilité » soutenu par Washington, en s’appuyant notamment sur la décision américaine de reconnaître sa souveraineté sur le Sahara en 2020.
Mais les alliances conjoncturelles ne transforment pas les États en puissances régionales. Les équilibres internationaux sont mouvants, et parier sur une administration américaine en particulier ne constitue pas une stratégie à long terme. Présenter le réseau d’alliances marocain comme un rempart contre les « répercussions régionales » relève davantage du discours de mobilisation que d’une analyse réaliste.
Cinquièmement : un discours contradictoire sur le Golfe
L’article met en garde contre l’entraînement du Golfe dans une confrontation directe, tout en faisant l’apologie du “décisionnisme”. Comment, dès lors, régler un conflit régional sans en élargir le champ ? En réalité, les pays du Golfe ont eux‑mêmes adopté ces dernières années des politiques d’apaisement et de pragmatisme, conscients du coût du clivage extrême. Ignorer ce fait témoigne d’une volonté de promouvoir un scénario conflictuel en décalage avec la réalité.
Conclusion
La narration marocaine autour de la « guerre décisive » ne constitue pas une lecture stratégique ; elle reflète surtout une posture politique cherchant à exploiter l’escalade régionale pour renforcer la légitimité des choix diplomatiques de Rabat. Mais à force de vouloir amplifier les événements et insérer le Maroc au cœur d’une équation moyen‑orientale extrêmement complexe, cette lecture tombe dans le piège de l’exagération et de la sélectivité.
La région ne vit pas un moment de « décision finale », mais une phase de repositionnement lent, où s’entremêlent dissuasion, négociations et escalade calibrée. Transformer ce paysage complexe en une épopée décisive couronnant certaines capitales comme “héros régionaux” relève davantage de la propagande politique que d’une analyse rigoureuse.
Par Belgacem Merbah
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