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Guerre en Iran — la fiction marocaine de la “guerre décisive” : propagande d’un monde imaginaire

Depuis le début de l’escalade militaire opposant l’Iran à l’axe États‑Unis/Israël, certains médias marocains cherchent à “marocaniser” l’événement : l’inscrire dans une narration nationale, le présenter comme une bascule stratégique qui confirmerait les choix de Rabat, voire comme une séquence dont le Maroc sortirait gagnant. Cette mise en scène a un défaut majeur : elle confond le besoin de récit avec la réalité des rapports de force.

Or, la guerre en Iran n’a, structurellement, rien à voir avec le Maroc. Et affirmer le contraire revient moins à éclairer le public qu’à le détourner des véritables enjeux : l’économie, la sécurité énergétique, la stabilité régionale, et les coûts indirects d’une confrontation qui se joue ailleurs — et sans Rabat à la table.

1) Le mirage d’une “guerre décisive” qui redessinerait tout… jusqu’au Maroc

Le premier ressort rhétorique consiste à présenter l’offensive comme une “guerre finale”, un coup de force censé “clore le dossier iranien”. Mais l’histoire stratégique enseigne exactement l’inverse : les États complexes ne s’effondrent pas mécaniquement parce qu’ils sont frappés, même durement. En général, deux dynamiques dominent :

  • soit la recomposition interne (centres de décision qui se déplacent, structures qui se durcissent),
  • soit une escalade par paliers où chaque camp cherche un avantage relatif plutôt qu’un anéantissement total.

Ce constat est d’autant plus pertinent que le conflit actuel se déploie déjà au‑delà de l’Iran et d’Israël : frappes et contre‑frappes touchent le Golfe, les bases, l’aviation, les routes maritimes et l’énergie — ce qui correspond davantage à une logique de pression régionale qu’à un “coup de grâce” propre et instantané. 


2) Pourquoi le Maroc n’est pas dans l’équation stratégique (et ne peut pas l’être)

Sur le plan strictement géopolitique, l’équation centrale est connue : dissuasion, sécurité, équilibre des forces et contrôle des coûts entre Téhéran, Washington et Tel‑Aviv. Le Maroc, lui, n’est ni une puissance militaire décisive sur ce théâtre, ni un pivot énergétique, ni un acteur diplomatique incontournable dans ce face‑à‑face. Le rôle de Rabat est, au mieux, celui d’un alignement politique, pas celui d’un architecte régional.

Vouloir faire croire que la guerre “atteint” le Maroc au sens stratégique (comme si Rabat était une cible politique ou un enjeu militaire majeur) revient à surévaluer son poids dans une confrontation qui se décide ailleurs, selon des paramètres où le Maroc n’a pas de levier direct.

Autrement dit : le Maroc est spectateur — concerné par les retombées économiques et par l’environnement diplomatique, mais pas un acteur central de la séquence.

3) Le point aveugle : cette guerre n’est pas dans l’intérêt économique du Maroc

C’est ici que l’analyse devient implacable. Le Maroc est un pays dont la sécurité énergétique reste fortement dépendante des importations. À titre indicatif, le guide commercial du Département américain du Commerce rappelle que le pays importe environ 90% de ses besoins énergétiques

Dans ce contexte, une flambée des prix du pétrole et du gaz n’est pas une abstraction : c’est un choc direct sur :

  • la facture d’importation,
  • le coût de l’électricité et du transport,
  • l’inflation,
  • et, in fine, le pouvoir d’achat.

Or, le marché réagit déjà à la hausse : le Brent a touché environ 83 dollars le baril au 3 mars 2026, sur fond de risques d’escalade au Moyen‑Orient.
Et surtout, la crise ne se limite pas au prix “spot” : elle perturbe les flux. Bloomberg décrit une dégradation de la sécurité énergétique régionale, avec des installations affectées et un trafic maritime fortement ralenti autour du détroit d’Ormuz — axe clé des exportations mondiales. 

Pour un importateur net, chaque jour d’incertitude signifie :

  • primes de risque plus élevées,
  • coûts de fret et d’assurance en hausse,
  • pression sur les budgets publics et privés.

Donc, contrairement au récit triomphaliste, le Maroc n’a rien à gagner à une guerre qui renchérit l’énergie — et beaucoup à perdre.

4) L’énergie : talon d’Achille régional… et facture salée pour les importateurs

L’escalade actuelle vise précisément les points névralgiques : bases, infrastructures, routes aériennes et maritimes, et surtout énergie. Des sources médiatiques font état de frappes ou d’incidents touchant des actifs régionaux, notamment autour de Fujairah (zone stratégique sur la côte Est des Émirats, à proximité des routes de contournement du détroit d’Ormuz).
Bloomberg souligne, de son côté, que des opérateurs ont suspendu certaines activités à Fujairah par prudence face aux hostilités, même en l’absence de confirmation systématique d’un impact direct sur chaque site. 

Plus largement, Bloomberg mentionne également des perturbations majeures touchant des infrastructures énergétiques dans le Golfe et des risques sur les flux maritimes, avec effets en chaîne sur les prix — y compris sur le gaz. 

Conséquence logique : les pays dépendants des importations (comme le Maroc) sont mécaniquement pénalisés, car ils achètent leur énergie dans un marché où le risque géopolitique se paie cash.

5) À moyen terme, l’escalade peut affaiblir le “soutien” israélien… et pousser vers une désescalade

Un autre élément que certains commentateurs omettent : une guerre prolongée n’est pas gratuite pour Israël. Même quand un État dispose d’une supériorité technologique, une confrontation de haute intensité expose :

  • la résilience de la défense antimissile,
  • la continuité économique (aviation, tourisme, investissements),
  • la pression diplomatique,
  • et l’opinion publique interne.

Surtout, la dynamique régionale montre déjà un point : l’élargissement du conflit inquiète tout le monde, y compris des acteurs majeurs qui appellent à un arrêt des hostilités et à un retour aux canaux diplomatiques. Par exemple, des appels explicites au cessez‑le‑feu et à la reprise des négociations ont été relayés au niveau international, notamment via des déclarations chinoises rapportées par Reuters/Al‑Monitor.
De même, des réactions au niveau onusien et européen mettent l’accent sur la désescalade et le respect du droit international, signe d’une montée de la pression diplomatique contre l’embrasement.

Enfin, il existe un précédent récent : l’année précédente, un épisode de guerre intense avait déjà débouché sur un cessez‑le‑feu négocié après une phase de frappes et contre‑frappes (timeline rappelée par Al Jazeera). 

6) Pourquoi certains médias marocains insistent malgré tout : une logique de narration, pas de lucidité

Au fond, “raccrocher” la guerre au Maroc sert trois objectifs narratifs :

  1. donner au public l’impression que Rabat est au cœur de l’histoire,
  2. valider des choix diplomatiques en les peignant comme “payants”,
  3. déplacer le débat (coût de la vie, énergie, vulnérabilité économique) vers un récit géopolitique valorisant.

Mais une analyse froide dit l’inverse :

  • le Maroc n’est pas un acteur structurant de ce théâtre ;
  • l’escalade renchérit l’énergie et pénalise les importateurs ;
  • une guerre longue augmente les risques, et donc les coûts, pour tout le monde ;
  • et l’issue la plus rationnelle, tôt ou tard, reste un arrangement de désescalade, sous pression internationale.

Conclusion — La réalité est simple : le Maroc paiera, il ne “gagnera” pas

Dire que la guerre en Iran “concerne le Maroc” au sens stratégique est une extrapolation. Le Maroc subira surtout les retombées : inflation importée, facture énergétique, incertitude sur les flux et pression budgétaire. 

Quant au récit d’un “moment décisif” qui confirmerait un camp et sacrerait des vainqueurs, il ressemble davantage à un besoin de propagande domestique qu’à une lecture réaliste d’une crise régionale complexe — où l’énergie, la diplomatie et la gestion du risque finiront, comme souvent, par imposer la recherche d’une sortie.


Par Belgacem Merbah


 

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