L’article publié par Le360 au sujet du projet de Gara Djebilet prétend déconstruire ce qu’il qualifie de « mythe industriel algérien ». En réalité, il juxtapose insinuations, approximations techniques et interprétations politiques, substituant le sarcasme à une véritable analyse économique. Une lecture rigoureuse des faits disponibles conduit pourtant à un constat tout autre.
Un premier point mérite d’être souligné : les médias marocains qui commentent aujourd’hui la rentabilité du projet ont, pendant de longues années, diffusé une thèse infondée selon laquelle l’Algérie serait juridiquement empêchée d’exploiter le gisement de Gara Djebilet en raison d’un prétendu accord avec le Maroc. Cette version, largement relayée dans la presse marocaine à usage interne, n’a jamais reposé sur aucune base juridique ou historique. Le fait que Le360 reconnaisse désormais explicitement que la mine est située en territoire algérien — et que le Maroc n’y dispose d’aucun droit d’usufruit — constitue un changement notable, révélateur du caractère fictif du récit précédent.
Ce revirement explique la nouvelle ligne argumentative adoptée : une fois abandonné le discours sur « l’impossibilité » algérienne, la critique se déplace vers la rentabilité économique du projet. Il s’agit d’un repositionnement destiné à créer un contre‑feu face à la disqualification du récit initial, qui avait façonné l’opinion publique marocaine durant des années.
Par ailleurs, il faut rappeler un élément essentiel dans la construction narrative de Rabat : pendant longtemps, les autorités marocaines et une partie de leurs relais médiatiques ont expliqué à leur population que l’Algérie nourrissait des ambitions territoriales sur le Sahara Occidental afin d’obtenir un accès à l’Atlantique pour exporter son minerai de fer. Or, ce narratif s’effondre aujourd’hui à la lumière des faits. L’Algérie a construit une ligne de chemin de fer moderne reliant Gara Djebilet au port d’Oran, démontrant de manière concrète que l’Atlantique n’a jamais été une nécessité logistique pour l’exploitation du gisement. Cet élément rend caduc l’un des arguments les plus persistants de la communication marocaine sur ce dossier.
1. Un gisement connu… mais longtemps contraint par la technologie
Il est exact que le gisement de Gara Djebilet est connu depuis les années 1950 et qu’il présente une teneur élevée en phosphore (environ 0,8 %). Ce fait n’a jamais été dissimulé par les autorités algériennes, contrairement à ce qu’affirme l’article.
Ce que le texte du 360 omet délibérément, c’est que la non-exploitation passée du gisement ne relevait pas d’une irrationalité économique algérienne, mais de limitations technologiques objectives. Les procédés de déphosphoration du fer à grande échelle ont connu des avancées significatives ces vingt dernières années, notamment en Chine, en Russie et en Inde.
L’Algérie ne « découvre » donc pas aujourd’hui un problème ancien ; elle estime que les conditions techniques et industrielles ont enfin évolué pour le rendre traitable.
Rappeler que la France coloniale n’a pas exploité Gara Djebilet n’est pas un argument économique : la colonisation privilégiait les gisements immédiatement rentables pour la métropole, non les investissements lourds à long terme dans le Sahara profond.
2. La rentabilité : confusion volontaire entre court terme et stratégie
L’article confond systématiquement rentabilité financière immédiate et rentabilité stratégique à long terme.
Aucun grand projet minier structurant – qu’il s’agisse de Vale au Brésil, de Pilbara en Australie ou de Carajás – n’a été rentable dans ses premières années. Les cycles miniers s’inscrivent sur 20 à 40 ans, pas sur un mandat présidentiel.
Le raisonnement du 360 repose sur un postulat idéologique : si un projet ne génère pas immédiatement plusieurs milliards de profits nets, il est un échec.
Ce postulat est économiquement faux. Gara Djebilet vise prioritairement :
- la sécurisation de l’approvisionnement sidérurgique national,
- la réduction des importations de matières premières,
- la constitution d’un pôle industriel intégré (mine → traitement → transformation),
- et la structuration durable du Sud-Ouest algérien.
Ces effets ne se mesurent pas uniquement en profits comptables annuels, mais en souveraineté industrielle, en balance commerciale et en résilience économique.
3. Logistique et rail : un faux procès
L’auteur se moque de l’inauguration de la ligne ferroviaire, en insinuant qu’il s’agirait d’une simple mise en scène. Or, sans infrastructure ferroviaire lourde, aucun projet minier de cette envergure n’est viable.
La construction d’une ligne de près de 1 000 km dans un environnement désertique extrême n’est pas un détail cosmétique, mais la condition sine qua non de toute exploitation future. Que la ligne soit mise en service avant la montée en cadence industrielle est une pratique classique dans les projets miniers.
Quant à l’argument selon lequel le train utilisé serait initialement destiné aux céréales, il relève de l’anecdote. Le matériel roulant est adaptable, et l’essentiel réside dans la plateforme logistique, non dans le folklore visuel.
4. Les chiffres d’investissement : inflation rhétorique
Le 360 avance des montants « réels » sans produire de sources vérifiables, tout en qualifiant les chiffres officiels de « propagande ». Or, aucune estimation alternative indépendante n’est documentée, seulement suggérée.
L’accusation de surfacturation des rails repose sur une comparaison grossière entre :
- le prix spot international de l’acier brut,
- et le coût total de fourniture de rails miniers spécifiques, intégrant transport, normes, pose et environnement extrême.
Comparer ces deux éléments relève soit de l’incompétence technique, soit de la manipulation consciente.
5. La politisation du projet : projection marocaine
Enfin, l’article réduit Gara Djebilet à un outil de « sanctuarisation du régime ». Cette lecture révèle davantage l’obsession politique de l’auteur que la réalité du projet.
Tous les États valorisent politiquement leurs grands projets structurants : ports, mines, barrages, pipelines. Le Maroc lui-même communique abondamment sur Tanger Med, le phosphate de Khouribga ou le gazoduc Nigeria–Maroc, sans que cela invalide leur existence économique.
La différence est simple : Gara Djebilet est un projet de souveraineté industrielle, ce qui dérange précisément les appareils médiatiques qui prospèrent sur la dépendance structurelle des économies périphériques.
Conclusion
Gara Djebilet n’est ni un « miracle », ni un « fiasco annoncé ». C’est un projet lourd, complexe, risqué, assumé comme tel par l’État algérien. Le critiquer est légitime. Le caricaturer en échec grotesque relève en revanche de la polémique idéologique, pas de l’analyse économique.
L’article du 360 n’éclaire pas le débat : il cherche à décrédibiliser une trajectoire industrielle algérienne en substituant le sarcasme à la rigueur. Ce faisant, il confirme moins l’échec supposé de Gara Djebilet que la nervosité d’un discours régional qui supporte mal l’idée d’une Algérie industrialisée et souveraine.
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