Entre 2005 et 2023, près de 1 000 milliards d’euros d’échanges commerciaux ont été réalisés entre l’Algérie et l’Union européenne. Derrière ce chiffre impressionnant se cache un déséquilibre structurel : une économie largement ouverte aux importations, mais peu transformée en profondeur.
Pour comprendre cette situation, il faut revenir aux choix opérés durant la présidence de Abdelaziz Bouteflika.
I. L’ère Bouteflika : la rente au lieu de la production
Les années 2005–2014 ont correspondu à une période d’abondance exceptionnelle grâce aux prix élevés des hydrocarbures. L’Algérie disposait alors de ressources financières considérables, offrant une opportunité historique de :
- Construire une industrie nationale compétitive
- Diversifier les exportations hors hydrocarbures
- Investir massivement dans la technologie et l’innovation
- Structurer un tissu solide de PME productives
Or, au lieu d’un basculement vers une économie productive, le pays s’est installé dans un modèle fondé sur l’importation massive. La facilité de la rente pétrolière a favorisé une économie de consommation plutôt qu’une économie de transformation.
Ce choix – politique autant qu’économique – a eu plusieurs conséquences lourdes :
- Explosion de la facture d’importation
- Affaiblissement du tissu industriel local
- Dépendance technologique accrue
- Extension des circuits de rente et des pratiques de corruption
Pour une partie de l’opinion nationale, cette période est perçue non comme une simple erreur stratégique, mais comme une forme de renoncement aux impératifs du patriotisme économique.
II. Les bénéficiaires extérieurs d’un modèle déséquilibré
Dans le cadre des échanges avec l’Union européenne, certains partenaires ont tiré un bénéfice direct de l’ouverture large du marché algérien. Parmi eux, France a longtemps figuré parmi les principaux fournisseurs de l’Algérie.
Pendant que l’Algérie exportait principalement des hydrocarbures, elle importait :
- Produits alimentaires transformés
- Véhicules et équipements industriels
- Matériels technologiques
- Services spécialisés
Ce déséquilibre a transformé l’économie nationale en marché de débouché privilégié, sans que ne s’installe un véritable partenariat industriel basé sur le transfert de savoir-faire et la co-production.
La critique formulée aujourd’hui par certains courants nationalistes est claire : la politique d’importation massive aurait favorisé des intérêts extérieurs au détriment de la consolidation d’une souveraineté économique nationale.
III. La politique de Tebboune : une inflexion stratégique
Depuis l’arrivée au pouvoir du président Abdelmadjid Tebboune, un changement de ton et d’orientation s’est opéré.
Les axes affichés sont différents :
- Réduction des importations jugées non essentielles
- Promotion de la production locale
- Exigence de taux d’intégration dans les industries de montage
- Révision critique de certains volets de l’accord d’association avec l’UE
- Encouragement à l’investissement national
Cette approche se veut plus alignée sur une logique de souveraineté économique et de rééquilibrage des partenariats.
Cependant, toute tentative de redéfinition des règles du jeu affecte mécaniquement les intérêts établis. Les mesures de restriction des importations et la volonté de renégociation ont pu susciter des crispations, notamment en France, pays historiquement parmi les plus grands bénéficiaires de l’ancien modèle d’ouverture.
IV. Trahison ou erreur stratégique ?
Qualifier la gestion passée de « trahison » relève d’un jugement politique fort. Mais au-delà des termes, la question essentielle demeure :
- Pourquoi les centaines de milliards issus de la rente pétrolière n’ont-ils pas permis de bâtir une base productive solide ?
- Pourquoi l’Algérie est-elle restée dépendante des hydrocarbures et des importations ?
- Qui porte la responsabilité politique de ces choix ?
La construction d’un État fort repose sur la capacité à évaluer lucidement ses politiques passées et à instaurer une véritable culture de responsabilité.
Conclusion : l’enjeu d’une souveraineté économique réelle
La période 2005–2023 ne se résume pas à un déséquilibre commercial ; elle illustre un modèle économique centré sur la rente et la consommation.
La phase actuelle se présente comme une tentative de correction : moins d’importation de confort, plus de production nationale, et une redéfinition des rapports avec les partenaires européens.
Le défi reste immense. Car la souveraineté économique ne se décrète pas :
- Elle se construit par l’industrialisation.
- Elle se consolide par l’innovation.
- Elle se protège par une diplomatie économique ferme et cohérente.
L’Algérie se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins : poursuivre un redressement structurel durable ou retomber dans les réflexes d’une économie rentière dépendante des cycles pétroliers et des marchés extérieurs.
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