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Dattes algériennes, pesticides marocains : quand la peur sert d’écran de fumée

Pendant le mois sacré du Ramadan, les marchés se remplissent, les habitudes se réveillent… et, parfois, les campagnes de dénigrement aussi. Cette année, un récit revient avec une insistance presque mécanique : celui qui tente de faire passer les dattes algériennes pour un péril sanitaire. Or, derrière l’attaque, ce n’est pas la santé qui parle—c’est la diversion.

1) Le procès sans preuves : une scène plus qu’une enquête

Dans certains médias marocains, la datte algérienne est convoquée au tribunal de l’émotion : micro‑trottoirs orientés, insinuations sur des “pesticides”, soupçons d’“eaux usées”, accusations jetées sans analyses publiées, sans protocole, sans expertise identifiable. On ne démontre pas : on suggère. On n’étaye pas : on instille. Et l’on sait pourquoi ce moment est choisi—parce que le Ramadan est la saison où l’aliment devient symbole, où l’assiette devient mémoire, et où l’angoisse alimentaire se propage plus vite que la vérité. 

L’absurde, ici, n’est pas seulement dans l’excès du propos ; il est dans sa cible. Car les dattes algériennes—en particulier les variétés les plus réputées—n’ont pas bâti leur image sur un slogan, mais sur un temps long fait de commerce, de goût et de confiance. Ce que la campagne cherche à fissurer n’est pas un produit : c’est un attachement.


2) Une attaque au rendement faible : le marché marocain n’est pas un levier décisif pour l’Algérie

Il faut aussi remettre l’affaire à sa juste échelle. Même si l’objectif est de détourner une partie des consommateurs marocains, l’impact économique sur la filière algérienne reste limité : un produit à réputation internationale ne tient pas sa valeur d’un seul débouché, encore moins d’un marché exposé aux humeurs conjoncturelles d’un récit médiatique. Autrement dit : le bruit peut être fort, mais l’effet structurel est faible.

Et c’est précisément cette faiblesse qui trahit l’intention réelle. Quand une attaque est peu rentable économiquement, elle est souvent très rentable politiquement : elle sert à fabriquer un ennemi commode, à occuper l’espace, à déplacer la conversation.


3) La diversion : détourner le regard d’un sujet autrement plus embarrassant

Pourquoi maintenant ? Parce que, pendant que certains s’acharnent sur la datte algérienne, les exportations agricoles marocaines sont confrontées à une réalité autrement plus documentée : des alertes sanitaires européennes et des refoulements liés à des résidus de pesticides ou à des contaminations. Le système d’alerte rapide de l’UE, RASFF, enregistre régulièrement des notifications, et la presse marocaine elle‑même a reconnu la répétition de ces alertes qui finissent par devenir un sujet politique interne. 

Deux exemples récents illustrent cette pression : début février 2026, l’Espagne a notifié un incident sur des piments frais importés du Maroc, avec dépassement de plusieurs substances actives ; et, presque au même moment, les Pays‑Bas ont signalé la présence de norovirus dans des framboises marocaines. 

Dans ce contexte, l’opération médiatique contre un produit extérieur relève d’un mécanisme classique : fabriquer un “danger importé” pour dissimuler un malaise intérieur—celui d’une filière qui peine à rassurer sur la conformité de certains lots et sur la robustesse de sa traçabilité.


4) L’Europe serre la vis : plus de contrôles, moins de tolérance

L’argument “ce sont des incidents isolés” s’érode d’autant plus vite que le cadre européen devient plus strict. L’Union européenne durcit progressivement son approche sur les limites maximales de résidus (LMR), renforce les programmes de contrôle, et abaisse certains seuils à des niveaux proches de la limite de détection. Résultat : la non‑conformité, autrefois marginale ou “négociable”, devient immédiatement pénalisante, à la frontière, sur le plan financier et réputationnel. 

Et cela concerne directement des filières majeures du Maroc (primeurs sous serre, agrumes, tomates, poivrons), ce qui explique le climat de nervosité et la tentation de déplacer le débat—non pas vers la réforme des pratiques, mais vers la mise en accusation d’un voisin.


5) Le cœur du problème : pesticides interdits en Europe, usage ailleurs, et retour de flamme à l’export

Une autre couche renforce le malaise : l’existence d’un différentiel de normes entre l’Europe et certains pays tiers. Des enquêtes ont montré que des pesticides interdits sur le marché européen peuvent circuler et être utilisés ailleurs, alimentant un risque de dépassement à l’export—et donc un risque de rejet aux frontières européennes. 

Ce point est crucial : quand une économie agricole vit de l’export vers l’UE, elle est tenue, qu’elle le veuille ou non, par les standards européens. Le débat n’est donc pas seulement politique ; il est structurel. Et c’est précisément ce débat—celui des pratiques agricoles, des contrôles, de la transparence—que les campagnes de diversion cherchent à éviter.


6) L’autre polémique : engrais marocains, “radioactivité”, et métaux lourds — distinguer science, normes et slogans

Dans le même registre émotionnel, un autre sujet est souvent mobilisé : celui des engrais phosphatés marocains supposément “radioactifs”. Ici, il faut distinguer trois plans.

a) Le plan sanitaire le plus discuté en Europe : le cadmium

La controverse médiatique la plus visible en France a porté sur le cadmium, métal lourd dont l’accumulation dans les sols et le transfert vers l’alimentation posent question. Un reportage grand public en 2025 a ravivé le sujet, en évoquant le rôle potentiel des engrais phosphatés et des choix d’approvisionnement. 

Côté réglementation, l’UE encadre les engrais “CE” via le Règlement (UE) 2019/1009, qui introduit notamment un plafond harmonisé de 60 mg de Cd/kg de P₂O₅ pour certaines catégories, et le débat européen a, à plusieurs reprises, envisagé un durcissement progressif. 

b) Le plan communicationnel : “nous sommes en dessous des seuils”

Des médias marocains ont répondu en affirmant que les engrais exportés vers l’UE présenteraient, depuis 2025, une teneur inférieure à 20 mg/kg de P₂O₅, donc sous le seuil européen, et compatible avec des recommandations plus strictes souvent citées dans le débat. 

c) Le plan scientifique : la radioactivité naturelle des phosphates

Sur le plan scientifique, il est établi que les roches phosphatées contiennent des radionucléides naturels (séries de l’uranium et du thorium, potassium‑40), avec des variations selon les gisements. Des travaux de caractérisation radiologique au Maroc ont mesuré l’activité de plusieurs isotopes dans les roches phosphatées, le phosphogypse, l’acide phosphorique et divers fertilisants, et évalué des indicateurs de risque selon les matrices étudiées. 

D’autres recherches (air/eau dans des zones phosphatières) concluent que les niveaux mesurés sont globalement comparables à ce qu’on observe ailleurs, tout en rappelant l’importance des précautions et de la gestion environnementale, notamment autour des résidus industriels. 

Oui, il existe une réalité scientifique (radioactivité naturelle et métaux lourds) ; mais non, elle ne se résume pas à des slogans. La nuance, elle, dérange les campagnes.


7) Le cœur politique de l’affaire : effrayer sur l’extérieur, taire l’intérieur

Dès lors, la campagne contre les dattes algériennes apparaît pour ce qu’elle est : une construction de peur à faible coût, un récit “prêt‑à‑porter” pour déplacer l’attention. Elle vise moins à “protéger” le consommateur marocain qu’à fabriquer un exutoire pendant que les vraies questions, celles qui touchent directement l’assiette du citoyen, restent sans traitement public robuste : contrôles internes, transparence des analyses, traçabilité, gouvernance des intrants, et adaptation aux exigences européennes. 

Dans cette logique, l’attaque est absurde : on s’acharne sur un produit reconnu, sur un marché qui n’est pas déterminant pour l’Algérie, avec un effet réel limité—mais avec un bénéfice politique immédiat : détourner le regard de l’opinion marocaine de la question la plus sensible, celle des alertes sanitaires documentées visant certains lots de fruits et légumes marocains. 


Conclusion — La vérité a la patience des saisons

La datte algérienne n’a pas besoin d’être défendue par des cris : elle est défendue par son histoire, par ses routes commerciales, par la fidélité de ceux qui la consomment. Ce qui, en revanche, mérite un débat sérieux, c’est la manière dont la sécurité alimentaire est instrumentalisée pour produire de la peur et masquer des fragilités.

Car une chose demeure :
la santé publique ne se protège pas avec des micro‑trottoirs, mais avec des analyses ;
la confiance ne se fabrique pas avec des récits, mais avec la transparence ;
et la vérité, même malmenée, revient toujours—comme reviennent les saisons.



Par Belgacem Merbah


 

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