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Gara Djebilet : de la première rame à Oran au « grand jeu » régional — lecture économique, industrielle et juridique

L’annonce de l’arrivée à Oran de la première cargaison de minerai de fer extraite de Gara Djebilet n’est pas un simple fait logistique : elle marque l’entrée en régime d’un projet longtemps resté au stade de promesse, en enclenchant le triptyque extraction → transport ferroviaire → transformation industrielle. Selon l’APS, la cargaison devait atteindre jeudi 28 janvier 2026 les unités de transformation dans la wilaya d’Oran, ce qui signifie le basculement du minerai du statut de ressource géologique vers celui d’intrant industriel

La mise en scène institutionnelle de ce départ — supervision par une délégation ministérielle et mise en avant d’un projet réalisé avec des moyens nationaux — répond à une logique classique de signal politique : démontrer que l’État est capable de convertir une « rente naturelle » en capacité productive. Le ministre Saïd Sayoud a insisté sur l’effet d’entraînement pour la sidérurgie et la consolidation d’une chaîne nationale fer-acier. 

Sur le plan opérationnel, plusieurs médias algériens ont précisé le format de cette première expédition (train, wagons, volume), ainsi que la séquence de traitement : passage par Béchar pour un pré‑traitement avant l’acheminement vers le pôle sidérurgique d’Oran (Bethioua). 

1) Le “méga-projet” : une mine, mais surtout un système industriel

1.1. Ressource et contrainte technologique

Gara Djebilet est présenté comme l’un des plus grands gisements de fer au monde, avec des réserves souvent citées autour de 3,5 milliards de tonnes (dont une part exploitables), une surface dépassant 130 km² et une teneur moyenne en fer autour de 58 %.
Mais sa singularité est aussi sa contrainte métallurgique : la présence de phosphore impose des procédés de déphosphoration/enrichissement pour produire un minerai compatible avec les standards de transformation, ce qui conditionne la rentabilité à grande échelle. 

1.2. Deux phases : montée en puissance avec la voie ferrée

Le schéma de développement retenu repose sur une montée en cadence : une première phase à quelques millions de tonnes/an, puis un saut vers des volumes de plusieurs dizaines de millions/an lorsque la logistique ferroviaire devient pleinement opérationnelle.
C’est ici que la mine cesse d’être un projet « minier » au sens strict : l’Algérie cherche à construire une chaîne de valeur (pré‑traitement, pelletisation/traitement, acier) afin de réduire la dépendance aux importations d’intrants et d’augmenter la valeur ajoutée domestique. Cette approche est explicitement présentée comme un axe de diversification hors hydrocarbures.

2) Le facteur décisif : la ligne minière Ouest (Béchar–Tindouf–Gara Djebilet)

Aucun gisement saharien ne devient stratégique sans corridor logistique. La ligne minière Ouest, longue d’environ 950 km, est précisément l’infrastructure qui transforme l’avantage géologique en avantage économique. Elle relie la zone de Béchar à Tindouf puis au site minier, avec des tronçons mis en service progressivement et un objectif clair : acheminer le minerai vers les unités industrielles et/ou les ports du Nord-Ouest. 

Plusieurs sources indiquent que la ligne était prête à entrer en exploitation autour de janvier 2026, avec un potentiel de 50 millions de tonnes/an de minerai transporté à terme, et des circulations quotidiennes (fret, minerais, voyageurs) une fois la totalité du tracé pleinement utilisée.
L’inauguration de gares voyageurs (Gara Djebilet, puis Tindouf) montre une dimension souvent sous-estimée : au-delà du minerai, la voie ferrée sert aussi au désenclavement et à l’intégration territoriale. 

3) Le partenaire chinois : logistique, ingénierie et “Belt & Road” à l’algérienne

L’exécution technique de la ligne et de certains équipements met en évidence un partenariat sino‑algérien très concret. La China Railway Construction Corporation (CRCC) est citée comme acteur majeur sur des segments, avec des défis d’ingénierie (désert, dunes, températures extrêmes) et des dispositifs industriels associés (par exemple une usine de traverses).
Cette dimension s’inscrit dans une logique plus large : la Chine, grande consommatrice de minerai pour sa sidérurgie, a intérêt à diversifier ses sources ; l’Algérie, de son côté, utilise l’ingénierie et le financement/les capacités d’exécution chinoises pour accélérer des chantiers structurants.

Il faut néanmoins noter que, dans la communication officielle, Alger insiste sur la mobilisation de moyens nationaux pour l’exécution, tout en reconnaissant l’appui du partenaire chinois — signe d’un équilibre politique recherché : coopération technologique sans dilution de la souveraineté sur l’actif minier. 

4) Pourquoi le projet attire-t-il la bataille des récits au Maroc ?

Dans l’espace médiatique marocain, Gara Djebilet est parfois abordé à travers un prisme identitaire : « droits historiques », « compensation », « usufruit ». Cette lecture relève d’une politique du récit où chaque succès industriel algérien est requalifié en objet de controverse, soit pour nourrir un agenda intérieur, soit pour peser symboliquement sur le rapport de force régional.

Mais une analyse robuste exige de distinguer trois niveaux :

  1. La souveraineté territoriale et minière (où se situe le gisement ?)
  2. Les arrangements de coopération économique (qui peut participer, à quelles conditions ?)
  3. Les mécanismes de règlement des différends (quels tribunaux, quelles clauses ?)

C’est précisément sur ces trois points que les textes juridiques signés et publiés apportent des éléments structurants.

5) Le socle juridique : la frontière de 1972 et la souveraineté sur le sous-sol

La Convention relative au tracé de la frontière d’État (signée à Rabat le 15 juin 1972) contient des clauses explicites : la frontière terrestre délimite aussi, « dans le sens vertical », la souveraineté dans l’espace aérien et « l’appartenance du sous‑sol ».
Elle précise aussi que ses dispositions « règlent définitivement les questions de frontières » entre les deux États. 

Sur le plan international, cette convention figure dans la base des Nations Unies (UNTC) comme accord bilatéral Algérie–Maroc, avec indication de son entrée en vigueur (via échange des instruments de ratification) et de son enregistrement.

A partir du moment où la frontière est définie comme délimitant le sous‑sol, l’argument d’un « droit minier externe » sur un gisement situé dans le territoire algérien devient difficile à soutenir sans clause explicite, distincte, créant un droit réel au profit d’un autre État. 

6) La convention de coopération sur Gara Djebilet : coopération possible, souveraineté affirmée

Le même corpus publié par le Journal officiel algérien inclut une Convention de coopération signée également le 15 juin 1972. Son préambule est central : il énonce que l’Algérie est propriétaire du gisement de fer de Gara‑Djebilet, situé sur son territoire et relevant de sa « pleine et entière souveraineté ».
Le texte prévoit ensuite la création d’une société commune (S.A.M.) chargée notamment d’organiser le transport, l’embarquement et la commercialisation de quantités importantes de minerai via un port atlantique marocain. 

Autrement dit, sur le plan juridique, la convention de coopération :

  • n’énonce pas une co‑souveraineté sur le gisement ;
  • elle propose un montage économique fondé sur un avantage géographique marocain (accès atlantique), tout en reconnaissant explicitement la propriété/souveraineté algérienne sur la ressource. 

7) Deux instruments distincts : pourquoi un différend économique ne “rouvre” pas la frontière

Un point crucial, souvent brouillé dans les polémiques : en droit des traités, les effets d’une violation ou d’une non‑exécution s’apprécient traité par traité, sauf clauses liant formellement les instruments entre eux.

La Convention de Vienne sur le droit des traités (VCLT) codifie le régime de la violation substantielle : une partie peut invoquer la violation comme motif de mettre fin au traité ou d’en suspendre l’application — mais cela vise le traité concerné.
De plus, la VCLT rappelle comment s’articulent des traités successifs ou connexes relatifs au même objet (règles par défaut de compatibilité/priorité), sans créer de mécanisme automatique d’“annulation en cascade” entre instruments distincts. 

Même si l’on discutait l’état d’exécution de la convention de coopération (ce qui relève de l’histoire politique et des engagements pratiques), cela ne suffit pas, juridiquement, à “défaire” la convention de frontière, qui a son propre objet, ses propres clauses et son propre régime. 

8) Lecture géoéconomique : Gara Djebilet comme outil de puissance (et de stabilité interne)

Au-delà du droit, Gara Djebilet est un projet de puissance économique à trois dimensions :

  1. Sécurité d’approvisionnement : un gisement domestique réduit l’exposition aux chocs externes sur les intrants sidérurgiques et améliore la planification industrielle. 
  2. Aménagement du territoire : la création d’un corridor Béchar–Tindouf restructure le Sud‑Ouest, mobilise emplois, services, et infrastructures, et change la géographie économique. 
  3. Diplomatie économique : l’intégration d’acteurs chinois (CRCC, ingénierie, équipement) ancre l’Algérie dans des chaînes de valeur eurasiatiques tout en lui offrant une capacité d’exécution rapide. 

9) Conclusion : un projet industriel, une controverse narrative, un droit écrit

La première cargaison qui file vers Oran est le symbole d’une stratégie : passer d’un pays exportateur de matières premières énergétiques à un pays qui valorise des ressources minières via l’industrie.
La controverse médiatique marocaine, elle, s’inscrit dans une bataille de perception. Mais face aux récits, il existe des textes : la convention de frontière de 1972 définit la souveraineté sur le sous‑sol et prétend régler définitivement les questions frontalières ; la convention de coopération de la même date reconnaît explicitement la propriété algérienne du gisement.
En pratique, ce qui décidera du succès durable n’est pas la polémique, mais la capacité à maîtriser les trois conditions de viabilité : technologie (déphosphoration), logistique (rail à grand débit) et marchés (sidérurgie locale + export)

Par Belgacem Merbah



Commentaires

  1. Salam aylaykoum Monsieur Merbah. Avant tout merci pour cet article qui résume en quelques points l’essentiel de ce grand projet que représente la mine de fer .J’envisage INSHA allah ,de prendre le train de la nouvelle ligne juste pour apprécier l’avancée de notre pays qui avec cette mine de fer peut à long terme et c’est sous ce prisme qu’il faut le voir, devenir un autre levier du développement industriel de l’Algérie .
    Un pays fort s’appuie sur : un peuple ,des institutions, une armée, une agriculture et une industrie.Cette industrie qui elle même ensuite pourra permettre la création et le développement d’entreprises de fabrication d’armements pour notre défense qui dans ce monde n’est pas une gagure. Je vais peut etre un peu loin en terme de perspective mais malheureusement on ne peut en faire abstraction. Les vautours rôdent .
    Nous souhaitons tout le succès à notre pays et que les prêcheurs de désespoir s’étranglent à grande vitesse comme ces trains qui désormais feront partie du paysage algérien INSHA الله . Qu’Allah protège notre pays et nous protège. Baraka الله fik.

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