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Le discours de Chanegriha : lecture stratégique d’un monde en bascule

La cérémonie de présentation des vœux de l’Aïd El-Fitr présidée par le général de corps d’armée Saïd Chanegriha, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP), aurait pu se limiter à un rituel institutionnel. Il n’en a rien été. À travers une allocution dense et lourdement chargée de sens, le haut responsable militaire algérien a livré une véritable lecture stratégique du moment géopolitique mondial, révélatrice des préoccupations sécuritaires de l’Algérie et, plus largement, des pays du Sud.

Au-delà du cadre symbolique – fête religieuse, célébration du 64e anniversaire de la Victoire – le message adressé aux cadres de l’armée algérienne s’inscrit clairement dans une dynamique d’alerte et de mobilisation intellectuelle face aux mutations profondes de l’ordre international.


Le retour de la guerre comme instrument politique

Lorsque le général Chanegriha évoque « le retour du choix de la guerre et des interventions militaires », il met le doigt sur une réalité désormais difficile à contester : la normalisation de la violence armée comme outil de régulation des rapports de force internationaux. De l’Ukraine à Gaza, du Sahel à la mer Rouge, le recours à la force redevient central, souvent en dehors de tout cadre légal ou multilatéral.

Cette observation n’est pas anodine dans la bouche d’un chef d’état-major. Elle traduit une rupture assumée avec l’illusion d’un monde pacifié par le droit et les institutions, illusion qui avait dominé le discours international depuis la fin de la guerre froide. Pour Alger, cette évolution signifie une chose : la sécurité nationale ne peut plus reposer sur des garanties externes ou sur la seule architecture internationale existante.


L’effacement du multilatéralisme et la crise du droit international

L’un des passages les plus significatifs du discours concerne le « recul du rôle des organisations multilatérales » et « l’ignorance des règles du droit international ». Ce constat fait écho à une crise profonde de la gouvernance mondiale, marquée par l’impuissance des Nations unies, la paralysie du Conseil de sécurité et l’application sélective du droit international humanitaire.

Pour l’Algérie, État historiquement attaché au multilatéralisme, à la souveraineté des peuples et au principe de non-ingérence, cette dérive constitue une menace stratégique directe. Elle ouvre la voie à un monde où le rapport de force prime sur la légalité, et où les États les plus puissants s’arrogent le droit de redéfinir les règles au gré de leurs intérêts.


Les pays du Sud : premières victimes du désordre mondial

Le général Chanegriha insiste particulièrement sur les « répercussions sur les pays du Sud ». Cette précision est essentielle. Dans un contexte de fragmentation géopolitique, ce sont en effet les États à souveraineté fragile, aux économies dépendantes ou aux équilibres internes précaires qui paient le prix le plus lourd.

Le Sahel, voisin immédiat de l’Algérie, illustre parfaitement cette dynamique : coups d’État à répétition, interventions étrangères, militarisation des crises politiques, et instrumentalisation du terrorisme. Le discours du chef d’état-major algérien s’inscrit ici dans une logique de vigilance stratégique, visant à anticiper les effets de contagion sécuritaire et à renforcer la résilience nationale.


Une doctrine algérienne fondée sur l’anticipation et l’autonomie

En appelant à une « prise de conscience élevée » et à une « approche proactive », le général Chanegriha esquisse les contours d’une doctrine de défense fondée sur l’anticipation, l’autonomie stratégique et la lucidité géopolitique. Il ne s’agit pas seulement de renforcer les capacités militaires, mais aussi de former des cadres capables de comprendre les logiques profondes du système international.

Cette approche rejoint une constante de la pensée stratégique algérienne : ne pas subir les transformations du monde, mais les lire, les analyser et s’y adapter sans renoncer à ses principes fondamentaux. La souveraineté nationale, conquise au prix de lourds sacrifices, demeure le socle intangible de cette vision.


Mémoire historique et légitimité stratégique

La référence au 64e anniversaire de la Victoire n’est pas un simple rappel mémoriel. Elle sert à ancrer le discours stratégique dans l’histoire nationale, en établissant un lien direct entre les sacrifices du passé et les défis du présent. Dans un monde où les frontières sont à nouveau contestées et où la force brute tend à se substituer au droit, l’expérience historique de l’Algérie devient une boussole politique et militaire.

Ce rappel confère à l’ANP une légitimité particulière : celle d’une armée issue de la lutte de libération, conçue non comme un instrument d’agression, mais comme un rempart contre toute atteinte à la souveraineté.


Un message interne, une portée externe

Si le discours est adressé en priorité aux cadres et au personnel de l’ANP, sa portée dépasse largement le cadre national. Il envoie un message clair aux partenaires comme aux adversaires potentiels : l’Algérie observe avec attention la recomposition du monde, refuse la logique du fait accompli et se prépare à défendre ses choix souverains.

Dans un environnement international de plus en plus instable, cette posture se veut à la fois dissuasive et responsable, fidèle à une tradition diplomatique qui privilégie la paix, mais n’ignore pas les rapports de force.


Conclusion

L’allocution du général Saïd Chanegriha ne relève ni du discours de circonstance ni de la rhétorique creuse. Elle constitue une lecture stratégique lucide d’un monde en bascule, où le retour de la guerre, l’effacement du droit et l’affaiblissement du multilatéralisme redessinent les règles du jeu international. Pour l’Algérie, l’enjeu est clair : préserver sa souveraineté, renforcer sa résilience et rester maître de ses choix dans un ordre mondial de plus en plus incertain.



Par Belgacem Merbah


 

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