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Retour en force de l’Algérie dans l’espace AES : la diplomatie de l’énergie comme levier, et le « découplage » progressif du Mali

Depuis la crise diplomatique du printemps 2025 entre l’Algérie et les États de l’Alliance des États du Sahel (AES), la région sahélo-saharienne s’est installée dans une logique de blocs, d’arbitrages rapides et de partenariats « utiles » plutôt que symboliques. Dans ce contexte, le retour de l’Algérie « par le concret » — sécurité frontalière, infrastructures, hydrocarbures, électricité — constitue une stratégie cohérente : réinvestir l’espace sahélien non pas par des annonces, mais par des dossiers capables de créer des interdépendances. Cette approche s’observe particulièrement dans le réchauffement rapide des relations avec Niamey, tout en laissant Bamako à l’écart.

L’AES (Mali, Niger, Burkina Faso), créée en septembre 2023 puis devenue confédération (juillet 2024), est précisément un cadre où la souveraineté et la « maîtrise des leviers stratégiques » sont centrales. Pour Alger, renouer avec deux capitales sur trois revient à peser sur l’équation régionale tout en réduisant l’effet de coalition anti-algérienne apparu en 2025. 


1) Le pivot nigérien : normalisation diplomatique et signal de stabilité

Le tournant se matérialise le 12 février 2026 : retour effectif de l’ambassadeur du Niger à Alger et décision algérienne de renvoyer, « avec effet immédiat », son ambassadeur à Niamey. Le geste est important, car il marque une sortie de crise après près d’un an de tensions et restaure un canal politique au plus haut niveau, présenté comme indispensable à la concrétisation de « projets stratégiques » et à la reprise d’une coopération multiforme. 

Ce réchauffement prend d’autant plus de valeur qu’il intervient après l’épisode du drone malien abattu près de Tin Zaouatine, qui avait provoqué un rappel coordonné d’ambassadeurs par les pays de l’AES et des mesures de réciprocité côté algérien. En retrouvant rapidement un terrain d’entente avec Niamey, Alger envoie un signal : l’incident de 2025 ne condamne pas durablement la coopération, du moins avec les partenaires disposés à revenir à une logique d’intérêts partagés. 


3) L’énergie comme « langage commun » : la visite Arkab à Niamey et le dossier Kafra

Le dégel n’est pas seulement protocolaire : il est construit sur une séquence énergétique. La visite du 26 janvier 2026 du ministre algérien Mohamed Arkab à Niamey, accompagné d’une délégation incluant le PDG de Sonatrach et des responsables de SIPEX, a relancé la dynamique, avec deux axes : (1) le bloc pétrolier de Kafra et (2) le gazoduc transsaharien (TSGP). Les autorités nigériennes ont reçu la délégation au plus haut niveau, et les échanges ont explicitement porté sur l’avancement des projets et la coordination entre parties prenantes. 

Cette « diplomatie de l’énergie » répond à des besoins symétriques : l’Algérie vise un environnement méridional plus prévisible (frontières, circulation, lutte contre les trafics), tandis que le Niger cherche des solutions de désenclavement, de revenus futurs et de consolidation de capacités industrielles. Autrement dit, l’énergie n’est pas un secteur parmi d’autres : elle devient une architecture de stabilité, car elle suppose des corridors sécurisés, des investissements et des mécanismes de gouvernance transfrontaliers. 


3) Le TSGP, projet-aimant : crédibiliser une vision continentale et contrer les alternatives

Au cœur de cette stratégie, le TSGP apparaît comme un « projet-aimant », capable d’aligner des intérêts nationaux et de structurer des coalitions. Le projet est régulièrement décrit comme un gazoduc d’environ 4 200 km, d’une capacité de 30 milliards de m³/an, estimé autour de 13 milliards de dollars. Il relie le gaz nigérian à la Méditerranée via le Niger et l’Algérie, avec un enjeu évident : connecter l’Afrique de l’Ouest aux marchés nord-méditerranéens en s’appuyant sur les infrastructures algériennes existantes. 

Surtout, le TSGP a connu une accélération institutionnelle : en février 2025, les trois pays ont signé à Alger des accords (mise à jour de l’étude de faisabilité, compensation des dépenses, accord de non-divulgation), et le bureau d’études Penspen a été mandaté pour actualiser les travaux. Dans la logique algérienne, cette formalisation réduit l’incertitude et rend le projet « moins théorique » — un point crucial dans un Sahel où la crédibilité se mesure aux jalons techniques, pas aux communiqués. 

Enfin, la compétition des tracés compte dans la bataille d’influence : l’option transsaharienne est présentée comme plus réaliste et moins coûteuse que des alternatives atlantiques via d’autres corridors. En ramenant Niamey dans l’équation, Alger consolide le maillon considéré comme central pour faire avancer la portion manquante du tracé. 


4) Le second pilier : Ouagadougou et la « coopération de chaîne de valeur »

L’autre mouvement clé est le rapprochement avec le Burkina Faso. Le ministre d’État Mohamed Arkab est arrivé à Ouagadougou dans le cadre d’une visite visant à renforcer la coopération bilatérale, avec une délégation lourde : énergie, hydrocarbures, mines, Sonatrach, Naftal, et cadres techniques. L’objectif affiché : échange d’expertise, opportunités d’investissement, et consolidation d’un partenariat dans des secteurs structurants. 

Les contenus discutés sont révélateurs : il ne s’agit pas seulement d’exploration pétrolière, mais de toute la chaîne de valeur, incluant produits raffinés, stockage, distribution, gaz butane, électricité et renouvelables, ainsi que la dimension formation/transfert de savoir-faire. Autrement dit, l’Algérie propose une offre « intégrée », très attractive pour un État enclavé et confronté à des contraintes énergétiques quotidiennes. C’est précisément ce type d’offre qui convertit un rapprochement politique en dépendances positives et durables. 


5) Le Mali comme « exception » : de la crise du drone à la glaciation politique

Si Niamey et Ouagadougou réouvrent les canaux, la relation avec Bamako demeure, selon plusieurs observateurs, « toujours glaciale ». Le différend dépasse l’incident initial : les autorités maliennes accusent l’Algérie d’ingérence et de soutenir des groupes hostiles, tandis qu’Alger conteste ces accusations. Le résultat est une relation bloquée, où le moindre dossier se retrouve politisé et où la confiance stratégique est rompue. 

Dans ce contexte, parler « d’isolement du Mali » — comme tu le formules — peut être compris de manière analytique non comme un objectif déclaré, mais comme un effet mécanique : en reconstruisant des partenariats solides avec deux membres de l’AES, l’Algérie réduit la capacité de Bamako à entraîner durablement Niamey et Ouagadougou dans une posture hostile. Autrement dit, Alger ne « coupe » pas l’AES ; elle décompose le front en bilatéralisant les intérêts, et en renvoyant le Mali à une relation singulière, conflictuelle, sans relais automatique chez ses alliés. 


6) La logique algérienne : sécuriser le Sud, réancrer les corridors, reprendre l’initiative

La cohérence de cette stratégie apparaît en filigrane : 

(1) sécuriser une frontière sahélo-saharienne étendue, 

(2) préserver les grands axes (routes, échanges, logistique), 

(3) projeter une influence via l’énergie — un domaine où l’Algérie dispose d’infrastructures, d’expertise et d’entreprises publiques capables d’« opérer » rapidement. La normalisation avec le Niger est particulièrement critique, car les deux pays partagent une longue frontière et des projets structurants (route transsaharienne, échanges). 

Ce retour en force se lit aussi comme une réponse à la concurrence d’influence au Sahel : lorsque l’espace diplomatique se vide, d’autres acteurs l’occupent. En restaurant des mécanismes de concertation avec Niamey et en ouvrant des « chantiers » avec Ouagadougou, Alger rétablit une présence qui ne dépend pas uniquement du politique, mais de projets, de contrats, de formations et de chaînes d’approvisionnement. 


7) Trois scénarios à court/moyen terme : pression, détente… ou blocage durable

  1. Scénario de stabilisation bilatérale (le plus probable à court terme) : consolidation Algérie–Niger et Algérie–Burkina autour de l’énergie et de la sécurité des flux, avec une coopération « technique » qui résiste aux turbulences politiques. 
  2. Scénario de « détente conditionnelle » avec Bamako : reprise progressive de contacts, souvent via des canaux indirects, à mesure que les impératifs sécuritaires et économiques imposent des coordinations minimales. 
  3. Scénario de blocage prolongé : maintien d’une relation Algérie–Mali dégradée, avec un Mali davantage enfermé dans une posture de confrontation, tandis que Niger et Burkina privilégient des arrangements pragmatiques avec Alger — ce qui, de facto, accentuerait le « décrochage » malien dans la relation avec le voisin du Nord. 


Conclusion : l’Algérie revient… en rendant la coopération « rentable »

Le point central, c’est que l’Algérie semble avoir choisi une stratégie d’influence à faible bruit et fort rendement : remettre sur la table des projets structurants (TSGP, Kafra, chaîne énergétique au Burkina), réinstaller des canaux diplomatiques, et faire de l’énergie un socle d’alignement régional. En procédant ainsi, Alger reconstruit des relations avec les pays de l’AES qui privilégient le pragmatisme, tout en laissant le Mali — aujourd’hui le plus conflictuel — en position de relative solitude diplomatique face à elle. 

En concluant des accords énergétiques avec le Niger et le Burkina Faso, l’Algérie opère un tournant stratégique majeur au Sahel. Pour Niamey comme pour Ouagadougou, ces engagements apportent enfin une clarification géopolitique après des mois d’hésitations, de surenchères et de promesses contradictoires dans la région. Au cœur de ces recompositions : l’accès à l’énergie, l’ouverture de nouveaux débouchés économiques et la recherche d’alliances solides.

Peu à peu, les autorités nigériennes et burkinabè ont pris leurs distances avec les offres pour le moins extravagantes formulées par le Maroc. Rabat mettait en avant une prétendue ouverture vers l’Atlantique, présentée comme un levier stratégique pour des pays enclavés. Mais à Niamey et Ouagadougou, on estime désormais que ces propositions reposent sur des conditions politiques et logistiques trop incertaines, et qu’elles ne répondent en rien aux urgences énergétiques immédiates.

À l’inverse, Alger privilégie une coopération ancrée dans la proximité géographique, l’interconnexion énergétique et la poursuite de projets transsahariens déjà amorcés. L’enjeu est double : affirmer son rôle de partenaire incontournable en Afrique subsaharienne et contenir les ambitions passagères de ses rivaux régionaux. Les nouveaux accords — portant sur la fourniture d’hydrocarbures, le développement de réseaux électriques et la formation technique — s’inscrivent pleinement dans cette vision stratégique de long terme.

Cette dynamique revêt également une dimension diplomatique évidente. En réaffirmant sa présence au Sahel, l’Algérie réduit mécaniquement la marge d’influence du Maroc et de son parrain régional, les Émirats arabes unis, très actifs ces dernières années dans les investissements portuaires, agricoles et sécuritaires. Cette compétition dépasse la simple coopération économique : elle reflète une lutte pour le leadership politique et stratégique dans une région éprouvée par l’instabilité et les transitions militaires.

Dans ce contexte, Alger met en avant un discours fondé sur la souveraineté, le refus de toute ingérence et le respect des choix politiques internes — autant de principes qui séduisent des régimes en quête de partenaires fiables, moins tatillons politiquement et davantage disposés à accompagner leurs priorités nationales.

Reste la question du Mali, acteur pivot de l’équilibre sahélien. Malgré les errements de Bamako ces dernières années, plusieurs diplomates estiment qu’un rapprochement plus affirmé avec son voisin du Nord renforcerait la cohérence d’un axe sahélien bâti sur des partenariats régionaux assumés.

Au-delà des rivalités, ces accords énergétiques traduisent une vérité fondamentale : dans un Sahel en pleine recomposition, l’énergie est devenue l’instrument central de la puissance et de l’influence. En reprenant l’initiative, l’Algérie consolide son statut d’acteur majeur, tandis que ses concurrents doivent réviser à la baisse leurs ambitions tapageuses face à un rapport de force désormais favorable au plus vaste pays d’Afrique et du monde arabe.


Par Belgacem Merbah


 

Commentaires

  1. Nous allons aider Le Niger et le B.F. à se développer; c'est bien. Mais devons-nous oublier la même expérience, en 1972, lorsque SONATRACH avait , non pas contribué, mais construit de zéro, la Cie ADNOC émiratie qui est maintenant un Géant financier dont les ressources sont utilisées pour la déstabilisation de notre pays ?

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