Quand le récit marocain déraille : décryptage de l’intox autour de la visite de Laurent Nuñez à Alger
La couverture proposée par Hespress à propos de la visite du ministre français de l’Intérieur Laurent Nuñez en Algérie relève moins d’une analyse politique que d’une recomposition d’un récit préexistant : celui qui consiste à projeter des tensions régionales sur l’Algérie et à interpréter tout mouvement diplomatique algérien à travers le prisme de “l’isolement” ou de la “dépendance”. Le procédé est connu : on part d’une conclusion (l’Algérie serait contrainte), puis on sélectionne les éléments qui l’illustrent, en reléguant au second plan le contexte réel — régional, sécuritaire, interne à la France — qui explique la logique de cette séquence.
Or, dans les relations internationales, les gestes dits “techniques” sont souvent les plus politiques : ils permettent de reprendre langue sans proclamer une réconciliation totale, de rouvrir des canaux sans s’exposer à des coûts symboliques, et de tester la viabilité d’un apaisement. C’est précisément pour cela que la lecture “psychologique” (l’Algérie isolée, la France qui “récupère”) manque l’essentiel : la grammaire des intérêts.
1) Une relation franco-algérienne structurellement “non normale”
Parler d’un “retour à la normale” suppose qu’il ait existé une normalité stable et consensuelle. Or, la relation Algérie–France n’est pas un partenariat ordinaire : elle est structurée par une mémoire coloniale lourde, des enjeux de souveraineté, des sensibilités d’opinion publique et des intérêts stratégiques qui se croisent parfois sans se confondre. C’est une relation complexe, intermittente, souvent transactionnelle, où l’opérationnel peut progresser même quand le politique patine.
Dès lors, l’idée selon laquelle l’Algérie “chercherait” une validation française renverse la réalité : Alger se situe généralement dans une logique de négociation d’égal à égal, en fonction de ses paramètres propres (sécurité nationale, stabilité régionale, diaspora, intérêts économiques, positionnement diplomatique). La coopération n’est pas un retour à une “dépendance”, mais un ajustement contrôlé à des besoins réciproques.
2) Le sécuritaire : non pas un signe de subordination, mais un terrain de convergence
Si la visite de Nuñez a été largement présentée comme sécuritaire et technique, ce n’est pas anodin : c’est souvent le segment le plus “praticable” quand l’atmosphère politique est dégradée. Mais y voir une preuve de “soumission” relève d’une lecture superficielle. Dans les faits, la coopération sécuritaire entre États suit généralement trois règles :
- Elle répond d’abord à une contrainte de réalité (menaces, réseaux criminels, terrorisme, trafics transfrontaliers).
- Elle se module (intensité, périmètre, rythmes) selon la confiance et les intérêts.
- Elle ne se confond pas avec une réorientation politique générale.
En outre, le contexte sahélien pèse fortement : la France, confrontée à une perte d’influence et à une reconfiguration sécuritaire au Sahel, a objectivement besoin de partenariats efficaces au sud de la Méditerranée. L’Algérie, de son côté, dispose d’un avantage stratégique : expérience, profondeur géographique, capacités de renseignement, connaissance fine des dynamiques régionales. Par conséquent, le prisme le plus rationnel n’est pas “la France récupère”, mais plutôt : la France cherche des canaux, et l’Algérie décide du cadre et des conditions de ce qui est acceptable.
3) Le mythe de “l’isolement algérien” : un slogan plus qu’un indicateur
L’argument d’une “quasi-isolation” algérienne repose sur une confusion classique : assimiler des divergences avec certains acteurs (ou des tensions conjoncturelles) à une marginalisation structurelle. Or, l’Algérie mène une approche régionale qui privilégie souvent la souveraineté, la prudence face aux dispositifs imposés de l’extérieur, et une certaine constance doctrinale en matière de non-ingérence.
Des crispations bilatérales ponctuelles — au Sahel ou ailleurs — ne constituent pas une preuve d’isolement. Elles signalent plutôt un choc d’agendas ou de méthodes. L’isolement réel se mesure à la perte de marges de manœuvre, à l’absence de canaux et à l’incapacité à diversifier ses partenariats. Or, l’Algérie conserve une palette d’interactions multilatérales et bilatérales, et sa valeur géostratégique lui confère de facto une capacité de négociation.
4) Sahara : instrumentaliser des résolutions pour fabriquer un “tournant” n’est pas une analyse
L’invocation de résolutions onusiennes pour suggérer un “basculement décisif” relève d’un usage politique sélectif du droit international : on extrait une formulation, on la gonfle médiatiquement, puis on l’utilise pour produire une conclusion géopolitique (l’Algérie aurait “accepté” un nouvel état de fait). Pourtant, le différend reste encadré par un processus onusien qui appelle classiquement à une solution politique dans un cadre multilatéral.
Surtout, lier coopération sécuritaire et position politique sur le Sahara est une construction discursive commode, mais rarement fondée : en diplomatie, les États évitent précisément de mettre leurs lignes rouges existentielles dans le même paquet que des mécanismes opérationnels. Confondre les deux, c’est fabriquer une “révélation” médiatique, pas produire une lecture stratégique.
5) “Qui mène qui ?” — l’Algérie comme acteur, pas comme objet
Le cœur du biais est là : présenter l’initiative comme “française” et l’Algérie comme une partie “ramenée” à la table. Une telle grille de lecture appartient à une vision hiérarchique des relations internationales — celle de la tutelle — qui correspond mal aux réalités actuelles.
L’Algérie a déjà démontré qu’elle peut suspendre des formats de coopération lorsqu’elle estime que l’équilibre des intérêts n’est plus respecté, et reprendre lorsque les conditions sont réunies. Ce n’est pas de l’alignement : c’est une gestion souveraine des leviers disponibles. Et si la France cherche à réactiver une coopération de haut niveau, cela signifie aussi qu’elle reconnaît un fait stratégique : certains dossiers régionaux ne se traitent pas efficacement sans Alger.
6) La vraie asymétrie : le “deux poids, deux mesures” médiatique
Enfin, l’incohérence la plus visible est d’ordre narratif : lorsque Rabat renoue ou consolide un axe avec Paris, l’événement est présenté comme un “succès diplomatique”. Lorsque l’Algérie réactive un canal opérationnel avec la France, cela devient une “dépendance” ou un “désenclavement”. Ce double standard révèle que l’objectif n’est pas d’expliquer, mais de compter des points dans une rivalité de perceptions.
Or, la diplomatie n’est pas un jeu à somme nulle permanent. Un échange sécuritaire, même significatif, ne signifie ni renoncement politique, ni basculement stratégique irréversible. C’est souvent, plus simplement, une adaptation tactique à une conjoncture sécuritaire mouvante.
Conclusion : une séquence de “repositionnement”, pas une reddition
Ce que certains décrivent comme “fin de l’isolement” ressemble davantage à une réouverture encadrée dans un contexte régional instable : on réactive ce qui est nécessaire, on teste les canaux, on abaisse la température, tout en maintenant les lignes politiques de fond. L’Algérie, dans cette lecture, n’agit pas par réflexe ni sous contrainte médiatique : elle avance selon une règle constante — souveraineté d’abord, intérêts nationaux ensuite, symbolique maîtrisée.
Au fond, la tentation de présenter Alger comme “suiveur” trahit surtout une anxiété politique et une bataille de récits. Mais une bataille de récits n’est pas une démonstration. Et dans les relations internationales, ce qui compte n’est pas le storytelling, mais la capacité à fixer les termes du jeu.
Par Belgacem Merbah
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