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Quand le bruit médiatique étouffe la diplomatie : Paris–Alger entre « récit télévisuel » et réarmement sécuritaire

Avant même que ne s’ouvrent les échanges entre Laurent Nuñez, les responsables sécuritaires qui l’accompagnaient et leurs interlocuteurs algériens, une partie des plateaux parisiens avait déjà rendu son verdict : échec annoncé. Ce réflexe — prononcer la sentence avant même d’avoir la matière — ne dit pas grand-chose de la négociation réelle ; il dit beaucoup, en revanche, de la logique d’un écosystème médiatique qui privilégie la dramaturgie à l’analyse, l’immédiat au structurel, l’affrontement au mécanisme.

Pendant la visite, peu d’éléments concrets ont filtré. Et faute de substance, le commentaire s’est rabattu sur ses repères habituels : les OQTF, encore et toujours. Là, le récit est prêt, calibré, recyclable : l’Algérie « refuserait » de reprendre ses ressortissants en situation irrégulière. En réalité, l’enjeu est un millefeuille : identification consulaire, vérifications, procédures, contentieux, séquences politiques, et surtout, gestion souveraine des gestes réciproques.

Or, ce qui a compté, ce n’est pas ce que les plateaux ont projeté, mais ce que les déclarations de fin de visite ont laissé apparaître : la reprise d’un dispositif de coopération sécuritaire “de très haut niveau”, avec une mention appuyée de la coopération judiciaire

1) Le signal Nuñez : le retour d’un “mécanisme de haut niveau” (et l’ouverture du volet judiciaire)

À l’issue de son entretien avec le président Abdelmadjid Tebboune, Laurent Nuñez a déclaré que Paris et Alger relançaient une coopération sécuritaire de très haut niveau et qu’il s’agissait de reprendre des relations « normales » et de les « densifier » sur trois volets : judiciaire, policier et renseignement

Ce détail n’est pas rhétorique : dans le langage diplomatique, réenclencher un dispositif signifie qu’un canal avait été ralenti, fragmenté ou gelé ; et qualifier ce dispositif de “très haut niveau” implique généralement une structuration plus solide (points de contact identifiés, chaînes de décision raccourcies, priorités partagées). 

Surtout, la mention du judiciaire attire l’attention : elle suggère qu’un champ sensible — habituellement le plus politisé — est réintroduit dans un format opérationnel. De là la question, inévitable : la France s’apprête‑t‑elle à traiter plus favorablement certaines demandes algériennes, notamment en matière de remises, d’extraditions ou de dossiers de personnes recherchées ? Aucune annonce explicite n’a été faite. Mais le fait d’afficher une volonté d’avancer « dans les plus brefs délais » sur l’amélioration de la coopération, y compris judiciaire, ouvre un espace — au minimum procédural — pour réduire les blocages. 

Dit autrement : on ne peut pas conclure à des “remises imminentes”. En revanche, il est raisonnable de lire ces propos comme un réarmement du canal, susceptible de rendre certains dossiers plus fluides — à condition que la politique intérieure française n’enferme pas le sujet dans un rapport de force permanent.


2) L’impasse du prisme OQTF : quand un dossier administratif écrase une relation d’État

La fixation médiatique sur les OQTF produit une double distorsion.

Première distorsion : elle réduit une relation bilatérale lourde d’histoire à un bras de fer administratif. Or, Paris–Alger, ce n’est pas seulement la circulation des personnes : c’est un dossier d’État, chargé de mémoire, d’intérêts énergétiques, de sécurité régionale, et d’équilibres politiques internes.

Deuxième distorsion : elle transforme une procédure en symbole. Dans un contexte post‑colonial, le symbole est explosif : plus une demande est formulée sur le mode de l’injonction publique, plus elle est interprétée comme une tentative de réinstaller une asymétrie (la France qui ordonne, l’Algérie qui exécute). Et plus elle est ainsi perçue, moins elle a de chances d’être traitée efficacement — car un État souverain ne peut pas donner à voir une décision “sous pression”, surtout lorsqu’elle touche à la dignité et à l’opinion.

C’est précisément pourquoi la diplomatie sécuritaire — la vraie — se construit généralement loin des caméras : elle vise la prévisibilité, la coordination et la mise en place de routines, pas l’effet d’annonce.

3) Le symptôme Stora : quand le “spectacle” efface le chantier mémoriel

C’est ici qu’intervient un épisode révélateur, venu confirmer ce diagnostic sur la hiérarchie médiatique des sujets. Invité sur une antenne du service public (Franceinfo, émission « Sur le terrain »), l’historien Benjamin Stora — spécialiste des relations franco‑algériennes et auteur d’un rapport sur les mémoires — a vivement dénoncé ce qu’il a perçu comme une dérive : être ramené, encore, à l’anecdote d’une affaire d’« influenceur », au détriment des dossiers mémoriels structurants. 

Sa réaction, rare par sa fermeté, tient en une phrase devenue virale :

Si on vient me parler encore ce soir d’Amir DZ… je vous dis franchement, moi, je m’en vais. Vous avez les essais nucléaires, vous avez les disparus de la Bataille d’Alger. Ça c’est des grosses affaires dont il faudrait parler à la télévision française. 

Le fond du reproche est moins personnel que politique : Stora explique qu’on l’avait sollicité pour parler du traumatisme, des mémoires conflictuelles et des voies de réconciliation, mais que le “contrat éditorial” a glissé vers un sujet plus rentable. 

Plus encore, l’historien a pris un exemple hautement symbolique : son travail au Musée de l’Homme pour documenter les crânes de résistants algériens décapités, qu’il considère comme un dossier majeur — et qui, selon lui, a été relégué derrière un traitement long consacré à l’affaire de l’influenceur. Il parle alors d’« humiliation intellectuelle » et d’un renversement de priorités : l’anecdotique devient central ; l’historique devient décor. 

Cet épisode n’est pas un simple “coup de colère”. Il éclaire une mécanique : la mémoire coloniale, parce qu’elle engage une responsabilité, des faits lourds et un débat exigeant, est souvent traitée comme un sujet à haut coût éditorial (nuance, contexte, contradiction), donc à faible “rentabilité” médiatique. À l’inverse, les objets polémiques, les personnages “clivants” et les controverses instantanées offrent une dramaturgie prête à l’emploi.


4) La géopolitique du récit : quand l’antenne fabrique la crise… et rigidifie les États

Ce basculement de l’éditorial vers le spectaculaire n’est pas neutre géopolitiquement. Il a trois effets structurants :

a) Il transforme la relation bilatérale en arène de politique intérieure

En France, les thèmes régaliens (immigration, sécurité, autorité) sont devenus des terrains de compétition permanente. Dans ce contexte, tout geste envers Alger peut être requalifié en “faiblesse” par les entrepreneurs de surenchère. Cette pression réduit la marge de manœuvre de l’exécutif, surtout à l’approche d’échéances électorales locales et nationales — un point que même des observateurs médiatiques soulignent en filigrane lorsqu’ils décrivent la sensibilité extrême du dossier.

b) Il rend le compromis invisible… donc suspect

Une coopération judiciaire ou policière, si elle progresse, se traduit rarement par une grande scène. Elle se traduit par des procédures, des échanges techniques, des formats de travail. Or, comme ces progrès ne font pas “spectacle”, le système médiatique conclut souvent à l’échec. Résultat : le progrès discret est politiquement sous‑valorisé, tandis que l’incident surmédiatisé devient la preuve que “rien ne marche”.

c) Il alimente la défiance d’État à État

Quand les médias décrètent l’échec avant même l’ouverture des discussions, ils installent une atmosphère d’hostilité qui pèse sur les négociateurs. Le “climat” devient un facteur stratégique : les administrations se crispent, les postures se durcissent, et la coopération — pourtant rationnelle — devient politiquement coûteuse.


5) La contradiction française : apaiser à Alger, s’enflammer à Paris

La mise à jour de ce dossier, au fond, renvoie à une contradiction : on ne peut pas chercher le dégel diplomatique tout en entretenant un réchauffement médiatique permanent. Les déclarations de Laurent Nuñez indiquent une tentative de reconstruction du canal sécuritaire et judiciaire. Mais l’épisode Stora révèle l’existence d’un autre canal — celui de la représentation publique — qui, lui, produit souvent l’effet inverse : simplification, suspicion, humiliation symbolique, crispation. 

Ce décalage est stratégique : une relation mature exige, non pas le silence, mais une presse capable de hiérarchiser. Des sujets comme les essais nucléaires, les disparus, les archives, les restitutions, les traumatismes de guerre ne sont pas des “segments” : ils sont l’ossature du dossier mémoriel. Et tant que cette ossature est traitée comme un arrière‑plan, toute normalisation restera fragile, car l’Algérie et la France continueront de négocier sur un terrain miné par la perception.


Conclusion : le retour du mécanisme, la bataille du sens

La visite de Laurent Nuñez ne prouve pas une révolution immédiate. Elle indique toutefois — par les mots choisis — une volonté de réactiver un mécanisme de coopération et de le densifier, y compris sur le judiciaire, dans un format “de très haut niveau”. 

Mais la séquence Stora rappelle une vérité plus profonde : la relation franco‑algérienne se joue autant dans les mécanismes que dans les récits. Quand le récit médiatique privilégie l’anecdotique au détriment des dossiers structurants, il appauvrit le débat public, rigidifie les positions, et rend plus difficile la traduction politique de tout progrès technique. 

Autrement dit : la diplomatie peut bien réparer ses canaux ; si l’espace médiatique persiste à abîmer la hiérarchie des enjeux, la relation restera exposée aux rechutes. À l’heure où le Sahel se reconfigure, où les souverainetés se crispent et où les opinions sont sous tension, la crédibilité se mesure à la constance, à la méthode et à la capacité de traiter le lourd… plutôt que d’exploiter le léger.



Par Belgacem Merbah


 

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