Dans Mohammed VI – Le mystère, Thierry Oberlé mène une enquête dense et sensible sur l’un des monarques les plus énigmatiques du monde contemporain. À travers trente années d’observations, d’entretiens et de terrain, le journaliste dévoile une figure paradoxale : un roi moderne dans l’image, mais héritier d’un pouvoir absolu façonné par des siècles de monarchie chérifienne. Le livre est à la fois portrait intime, plongée politique et récit de la transformation ambiguë du Maroc.
Un souverain discret, insaisissable et omniprésent
Mohammed VI est un roi mystérieux, quasiment muet médiatiquement. Il n’accorde aucune interview, n’improvise jamais et se tient à distance des débats politiques. Son autorité repose davantage sur la sacralité, la symbolique monarchique, l’héritage religieux et la mise en scène du pouvoir que sur l’expression publique.
Le livre décrit un monarque mal à l’aise avec l’exercice quotidien du pouvoir, préférant déléguer aux conseillers historiques (El Himma, Majidi, Mansouri) tout en conservant la décision finale. Cette délégation informelle crée un système profondément opaque, où le cercle royal tient les leviers réels de l’État.
Un roi affaibli physiquement, mais toujours au centre du jeu
La santé du souverain constitue l’un des fils rouges du livre : opérations, amaigrissement spectaculaire, absences prolongées à l’étranger, apparitions espacées… Le livre documente la fragilité d’un roi vieillissant, et les précautions extrêmes prises par le Palais pour masquer l’état réel du monarque.
Cette fragilité donne un relief particulier à la montée en visibilité de Moulay Hassan, prince héritier déjà très exposé, présenté comme l’assurance de la continuité monarchique.
Héritage de Hassan II : autorité, violence, faste et raison d’État
Oberlé consacre une large partie à replacer Mohammed VI dans la continuité de son père, Hassan II :
- un pouvoir sacralisé ;
- un système policier tentaculaire ;
- les « années de plomb » : répression, disparitions, torture ;
- l’affaire Ben Barka, présentée sous ses angles visibles et souterrains ;
- la reprise en main du Sahara occidental ;
- la construction d’une monarchie omniprésente dans l’économie.
Cette généalogie éclaire les zones d’ombre du règne actuel : la centralité du Palais, l’opacité budgétaire, la persistance d’une justice politique et la difficulté à réformer réellement l’État.
Réformes, modernisation… et blocages structurels
Les premières années de règne s’ouvrent sur des gestes forts :
- retour des exilés politiques (Serfaty, famille Ben Barka) ;
- création de l’Instance équité et réconciliation ;
- révision de la Moudawana en 2004, avancée historique ;
- grands chantiers d’infrastructures (TGV, routes, Tanger Med).
Ces avancées nourrissent l’image d’un royaume en mutation.
Mais Oberlé montre aussi les limites profondes de ces réformes :
- absence de séparation réelle des pouvoirs ;
- redéploiement du Makhzen sous de nouvelles formes ;
- corruption endémique ;
- presse muselée et criminalisation des voix critiques ;
- instrumentalisation de la justice, notamment via des affaires sexuelles.
Le Maroc s’est modernisé, mais sans entrer dans la logique démocratique promise à l’aube du règne.
Le Sahara occidental : l’obsession diplomatique
Le livre souligne combien le Sahara est devenu le dossier existentiel du roi, au cœur de toute sa politique étrangère. Le Maroc investit massivement dans les « Provinces du Sud », mobilise son réseau diplomatique, et utilise l’immigration, l’économie ou le commerce comme leviers de pression, y compris sur l’Europe.
L’évolution américaine et européenne vers une reconnaissance du plan d’autonomie est décrite comme une victoire majeure pour Mohammed VI.
Printemps arabe, islamistes et contrôle social
Face au mouvement du 20 février en 2011, Mohammed VI fait preuve d’une maîtrise politique remarquable : réforme constitutionnelle rapide, canalisation des aspirations démocratiques, intégration contrôlée du PJD au pouvoir… puis élimination électorale progressive du mouvement islamiste.
Oberlé montre que :
- l’islam politique est encadré mais non éradiqué ;
- la société demeure conservatrice ;
- Justice et Bienfaisance (Al Adl Wal Ihsane) reste un acteur invisible mais influent.
Le Rif : la fracture territoriale
Le hirak du Rif constitue, pour Oberlé, la blessure la plus profonde du règne. La colère des populations d’Al Hoceïma, la répression, les condamnations lourdes, l’affaire Nasser Zefzafi… tout cela révèle un malaise structurel entre le pouvoir central et une région historiquement marginalisée.
Ce passage incarne la rupture entre l’image réformiste du début du règne et la réalité autoritaire du système.
Vie privée, divorce et disparition de la princesse Lalla Salma
Le livre dévoile, avec prudence mais précision, les dessous d’un événement majeur :
- la séparation silencieuse du couple royal,
- la disparition totale de Lalla Salma de la scène publique,
- le contrôle strict de sa nouvelle vie,
- la gestion par le Palais d’une crise médiatique inédite.
Lalla Salma, symbole d’un Maroc moderne, disparaît autant par choix politique que par nécessité protocolaire. Un moment clé dans le récit du livre.
Le « roi vagabond » : voyages, luxe et réseaux
Autre paradoxe majeur : un roi discret mais très mobile, souvent absent du Maroc, entre Paris, Gabon, Seychelles, Dubaï ou Tanger.
Thierry Oberlé explore :
- son goût pour le luxe international ;
- ses propriétés colossales ;
- ses yachts et résidences ;
- le « gouvernement à distance » ;
- les conséquences de ces absences sur la gouvernance du pays.
Ces voyages sont pour certains un exutoire personnel, pour d’autres un signal de désengagement politique.
Les fratries et réseaux d’influence : l’affaire Azaitar
L’irruption des frères Azaitar, combattants MMA proches du roi, symbolise une dérive du système : l’accès de profils informels et controversés à l’entourage royal. L’épisode illustre le fonctionnement capricieux et relationnel du pouvoir, capable d’élever rapidement puis de marginaliser, selon l’humeur du souverain ou l’agenda du Palais.
Conclusion : un règne contrasté, une monarchie intacte
Thierry Oberlé dresse un bilan nuancé :
- modernisation réelle mais inachevée ;
- ouverture contrôlée suivie d’un resserrement autoritaire ;
- embellie économique contrastant avec les inégalités sociales ;
- prestige international mais recul diplomatique hors du Sahara ;
- monarchie puissante mais incarnée par un roi fragile et absent.
Le « mystère Mohammed VI », c’est celui d’un monarque entre modernité affichée et archaïsme politique, entre liberté personnelle et opacité institutionnelle, entre popularité réelle et contestations profondes.
Un livre essentiel pour comprendre le Maroc contemporain et les coulisses d’un règne unique.
Par Belgacem Merbah
Oui bravo
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