Le projet d’exploitation et de valorisation du minerai de fer de Gara Djebilet (Tindouf) franchit un seuil décisif. Il ne s’agit plus seulement d’extraire un gisement parmi les plus prometteurs du pays, mais d’orchestrer une recomposition industrielle d’ampleur, adossée à la création d’un pôle sidérurgique majeur dans la zone de Toumiat, située à environ 50 km au nord de Béchar. Avec une emprise foncière d’environ 1 477,74 hectares, extensible à l’avenir, cette nouvelle zone industrielle signale une intention claire : dépasser la logique minière pour bâtir une chaîne de transformation intégrée, capable de retenir la valeur sur le territoire national.
Du minerai brut à la valeur ajoutée : un changement de doctrine
Pendant longtemps, les économies riches en ressources ont oscillé entre deux trajectoires : exporter la matière première, ou bien construire l’industrie autour de cette matière. Le choix qui se dessine avec Toumiat est sans ambiguïté : transformer localement, produire des semi-finis et des produits à plus forte valeur, et inscrire Gara Djebilet dans une dynamique de souveraineté industrielle.
Ce basculement n’est pas simplement technique : il est philosophique. Il traduit une volonté de rompre avec un modèle où la richesse quitte le pays sous forme de minerai brut, pour privilégier un modèle où la ressource devient noyau d’écosystème : sidérurgie, métallurgie, logistique, maintenance, sous-traitance, services industriels, formation et innovation. Autrement dit, Toumiat ambitionne de faire de Gara Djebilet non plus une “source”, mais une colonne vertébrale de production.
Un emplacement pensé comme un avantage compétitif
L’industrie lourde ne se décrète pas : elle se rend possible par la géographie, l’accessibilité et la connexion aux marchés. Toumiat bénéficie ici d’un atout structurant : sa position au croisement de corridors logistiques qui relient le Sud-Ouest aux grands centres de consommation.
- Connexion routière via la RN 6A, axe vital de circulation.
- Connexion ferroviaire par la ligne Béchar–Oran, offrant une ouverture directe vers les pôles économiques du Nord et, surtout, vers les infrastructures portuaires.
Ce double arrimage (route + rail) n’a rien d’anecdotique : il conditionne le coût final de la tonne produite, l’aptitude à exporter, la fluidité des approvisionnements, et la résilience face aux aléas. Dans une industrie où la compétitivité se joue parfois à quelques dollars par tonne, la logistique devient une arme stratégique.
Énergie : la condition sine qua non de la sidérurgie
La sidérurgie est, par nature, une industrie énergivore. La crédibilité d’un pôle sidérurgique se lit donc dans ses capacités de raccordement et de puissance disponible. À cet égard, Toumiat s’inscrit dans une logique de pré-équipement lourd, avec quatre sources principales d’alimentation électrique, notamment :
- une ligne 220 kV (Naâma–Béchar),
- une ligne 30 kV à proximité du site,
- deux postes/transformateurs dont un ensemble 30/60/220 kV,
- et un poste 400 kV annoncé en cours de réalisation.
Cette architecture énergétique traduit une compréhension réaliste de la contrainte industrielle : sans puissance stable, la transformation du minerai reste un slogan. Avec une infrastructure dimensionnée, elle devient un programme exécutable.
L’eau : le défi discret, mais décisif
Dans un environnement à dominante semi-désertique, l’eau n’est pas un simple intrant : c’est une condition d’existence. Or, l’une des forces du projet tient à la reconnaissance explicite de cette contrainte et à l’activation d’une réponse multi-leviers.
Parmi les mesures engagées :
- la réalisation et l’équipement de dix forages, pour un coût dépassant un milliard de dinars,
- la construction d’un réservoir de 5 000 m³,
- la mise en place d’un réseau d’environ 63 km pour acheminer des eaux traitées depuis la station d’épuration de Béchar, avec une capacité annuelle annoncée de 510 000 m³,
- et un schéma de renforcement via des transferts complémentaires depuis des champs d’eaux souterraines (notamment Boussir et Qatrani).
Au-delà des chiffres, le message est clair : Toumiat cherche à concilier exigence industrielle et prudence environnementale. L’utilisation d’eaux traitées, en particulier, dessine une approche plus durable : produire, sans aggraver la pression sur la ressource.
Infrastructures d’appui : quand le détail devient déterminant
Les grands projets échouent rarement faute d’ambition ; ils échouent faute de “petites” infrastructures qui, mises bout à bout, font la différence entre un site fonctionnel et un site paralysé. Ici encore, la zone de Toumiat semble pensée pour éviter cette fragilité.
- raccordement à la RN via une route d’environ 1,7 km,
- présence d’un héliport, qui ajoute une dimension logistique et sécuritaire,
- proximité de points structurants de fibre optique, facilitant l’intégration aux réseaux numériques nationaux.
Ce dernier point n’est pas secondaire : l’industrie moderne est pilotée par des systèmes d’information, de maintenance prédictive, de contrôle qualité, de cybersécurité et de traçabilité. La connectivité n’est plus un confort — c’est un outil de production.
Investissement public : un signal de volonté
Sur le plan financier, les allocations annoncées témoignent d’un investissement public assumé :
- 400 millions de dinars consacrés à l’aménagement de la zone,
- dans le cadre d’une enveloppe-programme dépassant 7 milliards de dinars.
Dans une conjoncture où la rationalisation budgétaire est souvent évoquée, ces montants portent un sens : l’État choisit d’amorcer un socle industriel, de réduire le risque initial, et de préparer les conditions d’absorption d’investissements plus larges.
Une portée stratégique : rééquilibrer le pays par l’industrie
Toumiat ne se limite pas à un chantier local. Il s’inscrit dans une ambition plus vaste : redessiner la carte industrielle et déplacer une partie du centre de gravité économique hors du littoral. À ce titre, le projet peut générer des effets d’entraînement majeurs :
- création d’emplois directs et indirects,
- stimulation des filières de transport, maintenance, génie civil, services,
- émergence de sous-traitants et de PME industrielles,
- montée en compétence locale, formation, et structuration de métiers.
C’est précisément ici que le projet devient “politique” au sens noble : il propose un futur où le Sud-Ouest n’est pas périphérie, mais acteur ; où l’extraction n’est pas fin, mais début.
Conclusion : une ressource, une chaîne de valeur, une souveraineté
La nouvelle phase de Gara Djebilet, à travers le pôle industriel de Toumiat, marque une transition nette : du réflexe d’exportation à l’ambition de transformation. Elle réaffirme que la richesse d’un pays ne se mesure pas à l’ampleur de ses gisements, mais à sa capacité à bâtir autour d’eux une industrie, une logistique, une technologie et une gouvernance de la valeur.
Si le pari est tenu, Gara Djebilet cessera d’être un simple gisement pour devenir une architecture nationale de puissance économique, où le minerai ne sort plus brut : il se transforme, s’intègre, et contribue à une souveraineté industrielle durable.
Par Belgacem Merbah
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