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Gara Djebilet : le phosphore, faux procès économique et vraie opportunité stratégique

Le projet d’exploitation du gisement de fer de Gara Djebilet est devenu, pour une partie du débat public, un prétexte pour remettre en cause la capacité de l’Algérie à conduire des projets industriels d’envergure. L’argument le plus souvent invoqué est désormais bien connu : la teneur élevée en phosphore du minerai rendrait l’exploitation économiquement insoutenable.

Pourtant, cette thèse, répétée avec assurance, ne repose ni sur une lecture technique rigoureuse ni sur une évaluation économique sérieuse. Elle s’inscrit davantage dans une vision obsolète du secteur minier que dans une analyse fondée sur les réalités industrielles contemporaines.

Un défi métallurgique réel, mais loin d’être inédit

Le minerai de Gara Djebilet présente effectivement une teneur en phosphore supérieure aux standards de la sidérurgie classique. Cet élément impose des étapes de traitement supplémentaires — un fait connu et anticipé.

Mais ce type de contrainte n’a rien d’exceptionnel dans l’industrie minière moderne.
Les technologies de déphosphoration — séparation magnétique fine, réduction directe, grillage sélectif, traitements thermochimiques — sont maîtrisées depuis des décennies et sont appliquées dans plusieurs pays exploitant des minerais à forte complexité chimique.

Traiter cette contrainte comme un obstacle définitif revient à ignorer volontairement l’évolution de la métallurgie. La question pertinente n’est donc pas « peut-on enlever le phosphore ? », mais « comment l’intégrer dans une stratégie industrielle cohérente et rentable ? ».

Q


Le point aveugle des critiques : le phosphore n’est pas une impureté sans valeur

L’analyse de la non-viabilité repose généralement sur un postulat erroné :
le phosphore ne serait qu’une impureté coûteuse à éliminer.

Or, ce raisonnement néglige un fait essentiel : le phosphore est une ressource stratégique, indispensable à plusieurs chaînes de valeur :

  • la production d’engrais phosphatés, pilier de la sécurité alimentaire mondiale ;
  • l’industrie chimique ;
  • la fabrication d’alliages spécifiques ;
  • certaines applications technologiques avancées.

Dans un contexte de tensions internationales autour des matières premières critiques, la récupération du phosphore ne constitue pas un handicap, mais une opportunité de valorisation. Ce qui est présenté comme un « surcoût » peut devenir une source de rentabilité additionnelle. C’est précisément le principe de l’économie minière contemporaine : exploiter toutes les composantes du minerai, pas uniquement le fer.

Un projet pensé dans une logique industrielle complète

Les détracteurs du projet raisonnent comme si l’Algérie comptait exporter du minerai brut, sans transformation. Cette lecture est déconnectée de la réalité.

La stratégie de Gara Djebilet s’appuie sur une intégration industrielle profonde, qui comprend :

  • l’extraction ;
  • l’enrichissement du minerai ;
  • la déphosphoration ;
  • la production de concentrés adaptés à la sidérurgie ;
  • la valorisation des sous-produits ;
  • l’alimentation directe de l’industrie algérienne du fer et de l’acier.

Cette intégration permet :

  • de réduire les coûts logistiques,
  • de sécuriser l’approvisionnement national,
  • d’améliorer la rentabilité globale,
  • d’inscrire le projet dans une logique de souveraineté industrielle.

Il s’agit d’un modèle de développement cohérent, éloigné des visions archaïques d’exportation du minerais brut.

Pourquoi le discours de la “non‑viabilité” persiste-t-il ?

Si le projet était véritablement infaisable, il n’aurait attiré ni investissements lourds, ni partenariats technologiques internationaux, ni planification stratégique à long terme. La réalité montre exactement l’inverse.

La persistance du discours pessimiste répond à d’autres logiques :

  • une faible compréhension des modèles économiques contemporains ;
  • une incapacité à penser l’industrialisation lourde comme stratégie de développement ;
  • une volonté de maintenir un récit d’échec permanent autour des projets nationaux.

Ce n’est pas un débat technique, mais un positionnement idéologique face à la montée en puissance industrielle du pays.

Conclusion : du handicap supposé au levier stratégique

Gara Djebilet n’est ni une aventure improvisée ni une “utopie minière”.
C’est un projet conçu selon une lecture moderne de la valorisation des matières premières, où le phosphore n’est pas une contrainte paralysante, mais un actif additionnel stratégique.

Sa récupération et sa valorisation :

  • renforcent la viabilité économique ;
  • diversifient les sources de revenus ;
  • ouvrent des perspectives industrielles et agricoles considérables.

Ceux qui persistent à qualifier le projet de “non viable” ne décrivent pas le monde industriel actuel, mais celui d’une époque révolue — une époque où la complexité minérale était perçue comme un obstacle, et non comme un potentiel.


Par Belgacem Merbah


 

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