Depuis son retour au sein de l’Union africaine, le Maroc a multiplié les annonces grandiloquentes censées illustrer une ambition panafricaine renouvelée. Pourtant, ces projets, souvent présentés comme des moteurs d’intégration sud‑sud, peinent à dépasser le stade de la communication et finissent par se ressembler dans leur absence de concrétisation.
Parmi ces initiatives figurent notamment :
– la promesse de construire une capitale pour le Sud‑Soudan ;
– le projet de gazoduc Nigeria–Maroc ;
– un corridor d’accès à l’Atlantique destiné aux pays du Sahel ;
– ou encore un câble électrique censé relier le Maroc au Royaume‑Uni, alors même que le pays demeure structurellement dépendant des importations d’électricité espagnole.
Dans ce contexte, l’annonce par le président Tebboune du lancement effectif des travaux du gazoduc Algérie–Niger–Nigeria, en territoire nigérien, marque un tournant majeur et réduit considérablement la portée du projet concurrent porté par Rabat. La visite du général Tiani à Alger a également été l’occasion de dévoiler le futur port sec d’Agadez, appelé à être connecté à Tamanrasset, elle‑même reliée par voie ferrée aux ports algériens.
En une seule séquence diplomatique, deux narratifs longtemps mis en avant par Rabat se trouvent relativisés, révélant que certains projets relevaient plus d’objectifs politiques que d’une véritable stratégie de développement continental. À l’inverse, l’Algérie s’affirme par la réalisation méthodique de projets tangibles, renforçant sa crédibilité auprès de ses partenaires africains.
Une diplomatie de l’annonce permanente
Le narratif marocain s’articule autour d’une idée maîtresse : ériger le Royaume en champion du panafricanisme et de la coopération sud‑sud.
Sur le papier, les projets dévoilés se veulent ambitieux, parfois même spectaculaires ; mais dès qu’il s’agit de passer de l’annonce à la mise en œuvre, l’écart entre la promesse et la réalité apparaît avec évidence.
1. La promesse de construire la capitale du Soudan du Sud
Parmi les annonces formulées par le Maroc, l’une des plus surprenantes demeure la proposition faite en 2018 de participer à la construction d’une nouvelle capitale pour le Soudan du Sud. Présentée comme un geste de solidarité panafricaine, cette initiative est toutefois restée purement déclarative. Depuis 2018, aucune avancée structurelle notable n’est venue attester de la réalité ou de l’ampleur de l’engagement annoncé.
2. Le gazoduc Nigeria–Maroc : un projet géopolitique avant d’être énergétique
Le projet de gazoduc reliant le Nigeria au Maroc, en longeant toute la façade atlantique ouest-africaine, a été présenté comme un chantier structurant pour l’intégration régionale. Toutefois, son coût astronomique, sa complexité technique et son exposition aux risques sécuritaires ont toujours soulevé des doutes sérieux quant à sa faisabilité.
Face à lui, le projet concurrent du gazoduc transsaharien porté par l’Algérie — reliant l’Algérie, le Niger et le Nigeria — apparaît plus direct, plus court et adossé à des infrastructures existantes.
La récente annonce du président Abdelmadjid Tebboune concernant le démarrage des travaux du gazoduc Algérie–Niger–Nigeria sur le territoire nigérien marque un tournant stratégique. Ce passage à la phase opérationnelle affaiblit considérablement la crédibilité du projet Nigeria–Maroc, qui demeure largement théorique.
3. Le corridor atlantique pour le Sahel
Autre initiative mise en avant : la création d’un corridor logistique permettant de désenclaver les pays du Sahel en leur donnant un accès à l’océan Atlantique via le territoire marocain. Là encore, le discours est séduisant. Mais il repose sur une hypothèse géopolitique centrale : l’intégration de facto du Sahara occidental dans l’espace marocain, condition implicite à la viabilité territoriale du projet.
Ce point révèle la dimension stratégique du dispositif : derrière l’argument du développement africain se profile la volonté d’ancrer irréversiblement la question du Sahara occidental dans une logique économique intégrée.
À Alger, le président Tiani a annoncé la construction d’un port sec à Agadez, dans le nord du Niger, appelé à devenir un nœud logistique majeur. Ce port sera relié à l’Algérie, qui déploie déjà un vaste projet d’envergure visant à connecter sa métropole saharienne, Tamanrasset, aux ports du littoral. Le président Tebboune a d’ailleurs confirmé l’arrivée du rail à Tamanrasset d’ici la fin de l’année 2027. Discrètement mais efficacement, l’Algérie offre ainsi au Niger un raccordement fiable entre le port sec d’Agadez et ses infrastructures portuaires méditerranéennes.
4. Le câble électrique Maroc–Grande-Bretagne
Le projet de câble sous-marin destiné à fournir le Royaume-Uni en électricité produite au Maroc constitue l’une des annonces les plus médiatisées. Pourtant, plusieurs paradoxes apparaissent :
- Le Maroc n’est pas autosuffisant en électricité.
- Il importe plus de 20 % de son électricité depuis l’Espagne.
- La dépendance énergétique demeure structurelle.
L’idée d’exporter massivement de l’électricité vers l’Europe alors que l’équilibre énergétique national reste fragile alimente le scepticisme des observateurs.
La dynamique algérienne : du discours à l’exécution
À l’inverse, la visite du général Abdourahamane Tiani en Algérie a débouché sur des annonces immédiatement articulées autour de projets concrets.
Le président du Niger a notamment évoqué la création d’un port sec à Agadez, qui sera relié à Tamanrasset, elle-même connectée par voie ferrée aux ports algériens en Méditerranée. Cette architecture logistique s’inscrit dans une vision transsaharienne cohérente, fondée sur des infrastructures en cours de réalisation ou déjà opérationnelles.
En une seule visite, deux narratifs marocains ont été fragilisés :
- Le gazoduc Nigeria–Maroc, concurrencé par un tracé plus court et désormais engagé.
- Le corridor atlantique, remplacé par une alternative saharienne concrète reliant le Sahel aux ports algériens.
Panafricanisme rhétorique vs coopération structurante
La stratégie marocaine depuis son retour à l’Union africaine repose largement sur la diplomatie économique d’image : forums, conventions, signatures d’intention, annonces à forte portée symbolique.
En revanche, l’approche algérienne privilégie des projets à ancrage territorial réel : routes transsahariennes, interconnexions énergétiques, infrastructures logistiques, partenariats sécuritaires.
L’enjeu dépasse la simple rivalité bilatérale. Il s’agit de deux visions de l’intégration africaine :
- Une intégration adossée à des effets d’annonce et à des objectifs géopolitiques indirects.
- Une intégration fondée sur la continuité géographique, la complémentarité énergétique et la réalisation progressive d’infrastructures lourdes.
Crédibilité et leadership continental
La crédibilité d’un État sur la scène africaine ne se mesure pas au volume des communiqués, mais à la capacité à transformer les promesses en infrastructures opérationnelles.
Alors que Rabat a cherché à se positionner comme porte d’entrée de l’Afrique vers l’Europe, Alger consolide sa position de pivot énergétique et logistique transsaharien.
Dans ce contexte, la dynamique enclenchée par l’Algérie avec le Niger et le Nigeria redessine les équilibres régionaux. Elle souligne qu’en matière de développement continental, la constance stratégique et l’exécution technique pèsent davantage que la communication politique.
L’Afrique n’a pas besoin de projets vitrines ; elle a besoin d’infrastructures réelles, financées, construites et exploitées. C’est sur ce terrain que se joue désormais la bataille de la crédibilité.
Commentaires
Enregistrer un commentaire