Affaire Amarante International : les enseignements d’un procès révélateur des vulnérabilités stratégiques de l’État algérien
La condamnation prononcée par la Cour criminelle de première instance de Dar El‑Beïda, à Alger, marque un tournant majeur dans la lutte contre les atteintes à la sécurité nationale. L’affaire, qui a abouti à des peines allant jusqu’à 20 ans de réclusion criminelle ferme, met en lumière un réseau d’espionnage structuré opérant sous couverture d’activités commerciales légales, mais dont les pratiques réelles visaient à collecter et transmettre des informations sensibles à des acteurs étrangers.
Au‑delà de la dimension judiciaire, ce dossier révèle la profondeur des menaces hybrides auxquelles l’État algérien est confronté, ainsi que les failles exploitées par certaines sociétés étrangères opérant sous apparence de légalité.
I. Une entreprise écran au cœur d’un dispositif clandestin
Au centre de l’affaire se trouve une filiale locale de la société française Amarante International, officiellement active dans le gardiennage, la sécurité et le conseil. Derrière cette façade, l’enquête et le procès ont démontré l’existence d’une activité systématique de collecte d’informations dépassant très largement le cadre déclaré de l’entreprise.
Les dirigeants algériens de la société ont été condamnés à :
- 20 ans de réclusion criminelle,
- une amende significative pour atteinte à l’économie nationale et à la sûreté de l’État,
- 1 an de prison ferme pour une troisième prévenue, poursuivie pour non‑dénonciation des faits.
Ces condamnations illustrent la gravité des actes reprochés : transmission d’informations à des entités étrangères, exercice non autorisé d’activités commerciales et sécuritaires, violation d’une décision administrative de fermeture.
II. Des preuves techniques accablantes : un renseignement structuré et régulier
Au cours des audiences, les accusés ont nié les faits. Toutefois, le tribunal les a confrontés à des éléments techniques irréfutables, issus d’expertises approfondies de leurs téléphones, ordinateurs et échanges numériques.
Ces analyses ont mis en évidence :
- l’envoi hebdomadaire de rapports détaillés,
- la destination de ces rapports : des responsables de sociétés étrangères, dont certains anciens officiers du renseignement français,
- la nature des informations transmises :
- données sécuritaires,
- informations économiques et sociales,
- comptes rendus d’opérations policières,
- bilans réguliers de services de sécurité,
- cartes classifiant les niveaux de risque au niveau national et dans la région sahélienne.
L’affaire ne relève donc pas de dérives individuelles, mais bien d’un système organisé de renseignement parallèle, fondé sur la collecte méthodique d’informations sensibles.
III. Un réseau qui a poursuivi ses activités malgré les interdictions
L’entreprise, initialement enregistrée en 2009 comme bureau d’études et de conseil en investissement, avait fait l’objet d’une décision administrative de fermeture en décembre 2023. Malgré cela, ses responsables ont continué à opérer depuis leurs domiciles, en coordination directe avec la maison‑mère française.
Les investigations de la brigade spécialisée dans la lutte contre la criminalité économique et financière ont révélé :
- la poursuite des opérations après la fermeture,
- la transmission de cartes sécuritaires alarmistes à des entreprises étrangères,
- l’objectif présumé : dissuader les investisseurs étrangers de s’implanter en Algérie, en donnant une image dégradée de la situation sécuritaire,
- l’exercice illégal d’activités de sécurité dans des zones stratégiques, notamment les aéroports d’Alger et d’Oran,
- l’utilisation d’équipements de communication sans agrément.
Ces éléments montrent une volonté délibérée de contourner les autorités et de maintenir une activité clandestine, structurée et orientée vers l’étranger.
IV. Une menace stratégique : l’ingénierie de la perception et la guerre économique
L’un des aspects les plus préoccupants mis en lumière par l’enquête concerne la finalité de ces opérations. En fournissant à des entreprises étrangères des documents alarmistes sur la situation sécuritaire en Algérie, le réseau visait :
- à miner la confiance des investisseurs étrangers,
- à fragiliser l’attractivité économique du pays,
- à alimenter un narratif négatif coordonné depuis l’extérieur.
Il s’agit d’une forme de guerre cognitive et économique, où l’information devient un levier pour affaiblir un État sans confrontation directe.
V. Un verdict lourd et un avertissement clair
Le procureur général avait requis l’application des peines maximales, estimant que les preuves établissaient l’existence d’un plan structuré de renseignement hostile. La cour a suivi ces réquisitions, mesurant :
- la gravité des faits,
- la sophistication du système mis en place,
- l’enjeu stratégique pour la sécurité nationale.
Conclusion : une affaire révélatrice et un tournant dans la doctrine sécuritaire
L’affaire Amarante marque un moment crucial. Elle met à nu :
- la réalité des menaces hybrides pesant sur l’Algérie,
- l’importance vitale du contrôle des sociétés étrangères opérant dans les secteurs sensibles,
- la nécessité pour l’État de renforcer ses mécanismes de supervision, de cybersécurité et de contre‑ingérence.
Elle rappelle également que la souveraineté nationale ne se défend pas seulement par les armes, mais aussi par la maîtrise de l’information, domaine devenu central dans les rivalités géopolitiques contemporaines.
L’Algérie, en traitant cette affaire avec fermeté, réaffirme sa détermination à protéger son économie, ses institutions et son intégrité sécuritaire face à toute tentative de déstabilisation, quelle qu’en soit l’origine.
Par Belgacem Merbah
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